Léon XIV n’est pas encore arrivé en France que sa visite se trouve déjà placée sous le signe des abus dans l’Église. À trois semaines de son voyage, plusieurs associations occupent l’espace médiatique pour exprimer leur déception, présenter leurs demandes et obtenir du pape des engagements publics. Ces démarches reposent sur des souffrances réelles et des attentes légitimes. Mais leur accumulation contribue aussi à installer l’idée que le Saint-Père serait déjà en retard sur un rendez-vous qui n’a pourtant pas encore eu lieu.
Depuis plusieurs années, tout un courant au sein de l’Église a fait de la lutte contre les abus, de l’emprise spirituelle et des dysfonctionnements institutionnels une priorité absolue. Ce travail a permis de briser des silences, de révéler des scandales et de contraindre les autorités ecclésiales à agir. Il était nécessaire et demeure indispensable. Mais chez certains acteurs, cette question tend désormais à devenir la grille de lecture dominante, parfois presque exclusive, de la vie de l’Église. Ajoutons qu’une partie des médias dits catholiques accompagne activement ce mouvement. Certains le font pour de bonnes raisons : enquêter, donner la parole aux victimes et vérifier que les engagements pris sont réellement appliqués. D’autres paraissent parfois davantage animés par la recherche d’une polémique ou par une défiance plus générale envers l’institution catholique.
Les associations l’ont compris : une lettre ouverte publiée à quelques semaines d’un voyage pontifical ou l’annonce publique d’une audience refusée permettent d’imposer un sujet dans l’agenda et de placer le pape sous pression sur ce thème.
Cette stratégie médiatique ne retire rien à la légitimité des souffrances exprimées. Elle doit cependant être nommée pour ce qu’elle est. Avant même d’avoir rencontré les victimes, prononcé un discours ou annoncé une décision, Léon XIV se trouve sommé de répondre à des attentes multiples, parfois contradictoires, sous peine de voir son silence ou la moindre réserve immédiatement interprétés comme une défaillance. Les critiques concernent notamment la rencontre prévue le 27 septembre à Lourdes. Sept personnes victimes de violences sexuelles commises au sein de l’Église seront reçues en privé par Léon XIV. Le collectif historique des victimes de Bétharram, fondé par Alain Esquerre et regroupant plus de 200 anciens élèves, espérait obtenir une audience distincte. Sa demande n’ayant pas été retenue, il a fait connaître publiquement sa « consternation » et dénoncé ce qu’il considère comme une nouvelle manifestation de mépris institutionnel.
Cette déception doit être entendue. Mais reconnaître leur souffrance n’autorise pas à déformer la réalité. Contrairement à ce que suggèrent certains titres, Léon XIV n’a pas personnellement choisi les sept participants. La composition du groupe a été confiée à la Conférence des évêques de France, qui affirme avoir recherché une diversité de profils, de parcours, de situations et de lieux où les violences ont été commises. Une victime de Bétharram, Jean-Marie Delbos, participera d’ailleurs à l’audience. Son parcours possède une légitimité incontestable puisqu’il avait alerté dès 1961 sur les violences sexuelles subies dans l’internat. Le collectif animé par Alain Esquerre ne sera donc pas officiellement représenté, mais Bétharram ne sera pas absent de la rencontre.
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Quel qu’ait été le choix des personnes appelées à rencontrer le pape, il aurait nécessairement provoqué de la déception et, chez certains, une forme de rancœur. Comment désigner sept personnes parmi les milliers de victimes recensées sans donner à d’autres le sentiment d’être oubliées ou moins considérées ?
À cette première pression vient désormais s’ajouter une lettre ouverte publiée en exclusivité par La Croix. Signé notamment par 214 victimes ou proches de victimes issus de 37 communautés, le texte demande au pape de mieux définir juridiquement et théologiquement les abus spirituels, de renforcer la formation au droit canonique, de développer des instances d’écoute indépendantes, de protéger davantage les lanceurs d’alerte et de contraindre les communautés récalcitrantes à appliquer réellement les réformes qui leur sont imposées.
Il faut cependant observer la méthode employée. Elle contribue à enfermer le pape dans une obligation de résultat immédiat : toute absence de déclaration conforme aux attentes risquera d’être interprétée comme une marque d’indifférenceet sera dénoncé comme une nouvelle défaillance de l’Eglise.
Léon XIV sera alors soumis, une fois encore, à la critique sans retenue de ces lanceurs et lanceuses d’alerte du Net qui consacrent leur vie aux zones d’ombre de l’Église, sans jamais regarder l’éclat de la lumière et de l’espérance qu’elle continue de propager.
Or Léon XIV ne découvre pas cette question à l’occasion de son voyage en France. Sa propre encyclique, Magnifica humanitas, mentionne les abus spirituels parmi les formes de violence susceptibles de défigurer la vie ecclésiale. Les signataires de la lettre ouverte s’appuient d’ailleurs sur ce texte pour interpeller le Souverain pontife. On peut difficilement accuser le pape d’ignorer un problème qu’il a lui-même décidé d’inscrire dans son enseignement.
Ajoutons enfin que la rencontre de Lourdes aura d’abord une portée symbolique. Aussi importante soit-elle, une audience de quelques heures ne pourra ni réparer les vies brisées ni remplacer le travail de la justice, l’indemnisation, l’accompagnement des victimes et la prévention des abus. La question des abus exige de l’Église une vérité sans réserve et une action sans faiblesse. Les victimes ont le droit d’attendre beaucoup du pape. Elles ont aussi le droit de l’interpeller publiquement. Mais il serait injuste de transformer chacune de leurs déceptions en accusation personnelle contre Léon XIV ou de présenter son voyage comme un examen dont le verdict serait écrit à l’avance.
Rappelons enfin que certains de ces collectifs,lanceurs d’alerte et médias, si prompts à interpeller publiquement l’Église exclusivement sur les abus soient demeurés beaucoup plus discrets lorsque l’avortement a été inscrit dans la Constitution ou lorsque l’euthanasie a été votée : simple hiérarchie des engagements ou choix idéologique ? Sur ces atteintes majeures à la vie humaine aussi, nombreux sont les catholiques qui souhaitent entendre avec force la parole du pape.


