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Blasphème et laideur : à Marseille, un Christ aux deux pistolets transformé en instrument de provocation

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une intention qui ne justifie ni l’instrumentalisation du Christ ni la défiguration volontaire du sacré

Par philippe Marie

Il faut prendre au sérieux l’explication de James Colomina, car c’est précisément elle qui permet de mesurer le problème posé par son œuvre. Intitulée « Tu ne tueras point », la sculpture représente un Christ entièrement rouge, haut de deux mètres, tenant deux pistolets-mitrailleurs Uzi. Présentée à L’Aérosol de la Tulipe, à Marseille, elle entend, selon la présentation qui en est faite, « questionner le décalage entre les valeurs et les interdits que nos sociétés érigent et la réalité de la violence qui les traverse ».

L’intention serait donc morale : dénoncer la violence et les contradictions de nos sociétés. Mais une intention supposément vertueuse suffit-elle à légitimer n’importe quelle représentation ? Certainement pas.

Car le problème commence précisément lorsque l’artiste s’autorise à faire du Christ le support d’un message qui lui appartient. Pour dénoncer la violence contemporaine, nul besoin de placer deux pistolets-mitrailleurs dans les mains de Jésus. Des milliers de représentations auraient été possibles. Colomina choisit la plus transgressive parce qu’elle possède immédiatement une puissance de choc : détourner l’une des figures les plus sacrées de la civilisation chrétienne.

Le Christ transformé en matériau

C’est là que réside le véritable scandale. Pour le christianisme, Jésus-Christ n’est pas un personnage mythologique appartenant à un patrimoine culturel disponible. Il n’est pas davantage un pictogramme que l’artiste pourrait modifier à volonté afin d’illustrer une réflexion sociale. Il est le Verbe fait chair, vrai Dieu et vrai homme.

Cette distinction est essentielle. Lorsque l’art chrétien représente le Christ, il ne travaille pas seulement sur une image : il prétend rendre visible, avec les moyens propres à l’art, une réalité qui le dépasse.

C’est pourquoi la tradition chrétienne a toujours considéré l’art sacré avec une particulière exigence. Le IIe concile de Nicée, en 787, avait précisément établi que l’honneur rendu à une image sacrée remonte à celui qu’elle représente. L’image chrétienne possède ainsi une dimension qui excède très largement sa matérialité. La détourner n’est donc jamais neutre.

La provocation comme raccourci artistique

James Colomina pourra naturellement répondre que cette contradiction est volontaire. C’est même probablement le principe de l’œuvre. Mais cela ne résout rien. La transgression fonctionne précisément parce que le symbole demeure sacré pour d’autres. Si le Christ ne représentait plus rien, deux Uzi placés dans ses mains ne provoqueraient personne. Il existe ainsi une contradiction singulière dans une partie de l’art contemporain : elle proclame volontiers la disparition du sacré tout en ayant constamment besoin de lui pour produire de la transgression. On emprunte au christianisme ses signes, son iconographie et ses figures les plus vénérées ; on les inverse, on les déforme ou on leur adjoint ce qui leur est étranger ; puis l’on présente le malaise ainsi produit comme une invitation à « questionner ». Mais provoquer une réaction n’est pas encore produire une pensée.

Le blasphème demeure une réalité

Il faut donc assumer le terme de blasphème. Non dans son acception juridique : le blasphème n’est pas un délit en France et personne ne demande ici de restaurer une police de l’art. Mais il existe une définition religieuse du blasphème indépendamment de ce qu’en dit le Code pénal. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle que son interdiction s’étend aux offenses envers « l’Église du Christ, les saints, les choses sacrées ».

Un catholique peut donc regarder cette sculpture et considérer légitimement qu’une limite a été franchie.

Et la laideur ?

Il reste enfin une question que le prestige supposé de « l’art contemporain » ne devrait jamais interdire : celle de la beauté. Cette sculpture est laide. Le dire n’implique nullement de réduire l’art chrétien au joli. Grünewald a peint la chair martyrisée du Christ avec une violence presque insoutenable. Mais cette violence picturale était mise au service du mystère représenté.

Ici, le rapport semble inversé : ce n’est plus l’artiste qui se met au service du mystère, mais le Christ qui est mis au service du dispositif de l’artiste.

Voilà pourquoi l’explication de James Colomina ne dissipe nullement le scandale. Elle révèle au contraire toute l’ambiguïté du procédé. La liberté artistique mérite d’être défendue. Mais elle n’est ni un sacrement ni une absolution préalable. Elle autorise une œuvre à exister ; elle n’oblige personne à la trouver intelligente, belle ou respectueuse. Et surtout, elle ne transforme pas automatiquement l’offense en profondeur.

Pour dénoncer la violence du monde, il n’était pas nécessaire de mettre deux Uzi dans les mains du Christ. Il suffisait de trouver une idée qui n’ait pas besoin de profaner le sacré pour exister.

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