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[Polémique] La sainte tunique n’a pas besoin de l’autorisation des historiens pour conduire au Christ

Sainte Tunique d'Argenteuil - capture
Sainte Tunique d'Argenteuil - capture
À l’approche de la présentation de la tunique d’Argenteuil à Léon XIV au Stade de France, deux historiens dénoncent une dévotion qu’ils jugent "ambiguë". Leurs questions sont légitimes ; leur conclusion, qui semble faire de la science l’arbitre de ce qui peut être vénéré, l’est beaucoup moins

L’exposition de la sainte tunique d’Argenteuil lors de la veillée présidée par Léon XIV au Stade de France suscite, sans surprise, la controverse. Dans les colonnes de La Croix, les historiens Nicolas Guyard et Nicolas Sarzeaud rappellent que la relique apparaît tardivement dans les sources, au milieu du XIIe siècle, et que la datation au carbone 14 conduite en 2004 situe le prélèvement analysé entre les VIe et VIIe siècles. Ils en concluent que présenter cet objet comme le vêtement du Christ relèverait d’une ambiguïté ecclésiale, voire d’une forme de « post-vérité apologétique ».

Il faut d’abord rendre justice à ce que leur texte contient de juste. La tradition d’Argenteuil ne peut pas être présentée comme une certitude établie au terme d’une enquête historique ininterrompue depuis Jérusalem. L’absence de documentation continue avant le XIIe siècle oblige à la réserve. De même, il serait absurde de faire de la tunique un argument de laboratoire destiné à démontrer la Résurrection ou à contraindre quiconque à croire. Mais cette prudence, nécessaire, ne justifie pas l’étrange déplacement opéré par les deux auteurs : ils semblent faire de l’incertitude historique une interdiction spirituelle.

Or l’historien est compétent pour interroger l’origine d’un objet, la chronologie de ses attestations, les transformations de son culte et les conditions de sa conservation. Il ne lui revient pas de décider si cet objet peut être un support légitime de prière, ni de définir à la place de l’Église ce que signifie une relique.

La confusion vient sans doute de ce que l’on ne distingue plus assez la vénération de la superstition. L’Église n’enseigne pas que l’authenticité matérielle de la tunique d’Argenteuil est un dogme. Aucun catholique n’est tenu de croire, sous peine de manquer à la foi, que le tissu conservé dans la basilique d’Argenteuil a nécessairement recouvert le Christ au Calvaire. La foi chrétienne ne repose pas sur une étoffe : elle repose sur Jésus-Christ mort et ressuscité, sur le témoignage apostolique, sur l’Écriture et la Tradition.

Une relique n’est donc pas une preuve au sens où l’entend la science expérimentale. Elle est un signe matériel qui oriente vers une réalité spirituelle. Elle ne remplace ni l’Évangile, ni la grâce, ni la conversion personnelle. En contemplant la tunique, le chrétien ne s’arrête pas à une fibre de laine ; il se tourne vers le Christ dépouillé, livré, humilié et crucifié pour le salut des hommes. Cette distinction est capitale. La superstition attribue à l’objet un pouvoir quasi magique. La piété chrétienne, elle, voit dans la matière un signe qui renvoie au mystère de Dieu. Toute la foi catholique est sacramentelle en ce sens : Dieu atteint l’homme à travers des réalités visibles, l’eau du baptême, le pain et le vin de l’Eucharistie, le geste de bénédiction, la parole proclamée , sans jamais se laisser réduire à elles. Refuser par principe qu’un objet vénéré puisse élever l’âme vers le Christ reviendrait à méconnaître cette logique fondamentale de l’Incarnation.

La tunique évoque en outre une scène évangélique dont la tradition chrétienne a longuement médité la portée. Au pied de la Croix, les soldats se partagent les vêtements de Jésus, mais ne déchirent pas sa tunique, « sans couture, tissée d’une pièce de haut en bas » ; ils tirent au sort pour savoir à qui elle reviendra. Saint Jean y voit l’accomplissement de l’Écriture. Les Pères de l’Église ont volontiers reconnu dans cette tunique indivise l’image de l’unité de l’Église, unité reçue du Christ et continuellement exposée aux divisions humaines. L’objet d’Argenteuil, qu’il soit ou non celui de l’Évangile, porte depuis des siècles cette mémoire biblique et ecclésiale.

Les auteurs invoquent la radiodatation de 2004 comme si elle suffisait à clore le débat. Ses résultats ne doivent pas être dissimulés : le prélèvement alors étudié a livré une fourchette généralement située entre 530 et 650 après Jésus-Christ. Cette indication est sérieuse.

Mais il faut également rappeler ce que dit exactement une telle expertise : elle date le matériau prélevé, selon les conditions de l’analyse ; elle ne reconstitue pas à elle seule toute l’histoire d’un objet complexe, fragmenté, restauré, manipulé, exposé et transmis durant des siècles.

Or le dossier de la tunique appelle précisément davantage de science, non moins de science : une nouvelle expertise internationale, conduite sur un protocole transparent, associant historiens du textile, restaurateurs, spécialistes du radiocarbone et chercheurs indépendants ; une expertise qui préciserait publiquement la localisation et la représentativité des prélèvements, l’état matériel des différentes parties du tissu, les restaurations et les possibles contaminations. Demander cela n’est pas récuser la science. C’est refuser de faire d’une analyse ancienne et nécessairement limitée un jugement absolu sur un dossier qui ne l’est pas.

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Rappelons également que le précédent du linceul de Turin invite d’ailleurs à cette modestie. En 1988, les laboratoires d’Oxford, de Zurich et d’Arizona ont daté l’échantillon qui leur avait été confié entre 1260 et 1390. Le résultat, publié l’année suivante dans Nature, demeure un élément majeur du dossier. Il serait malhonnête de le minimiser.

Mais il ne permet pas davantage d’affirmer que toute question a été définitivement réglée. Une étude statistique publiée en 2019 dans la revue Archaeometry, à partir des données brutes de l’expertise de 1988, a conclu que les mesures n’étaient pas homogènes comme elles auraient dû l’être si les prélèvements provenaient d’un matériau uniformément datable. Ses auteurs ne démontrent nullement que le suaire est authentique ; ils montrent que la certitude attachée au verdict de 1988 doit être nuancée.

En 2022, une équipe italienne a publié dans la revue Heritage une étude fondée sur la diffraction des rayons X à grand angle, appliquée à un fil attribué au suaire. Selon leur modèle de dégradation du lin, le résultat était compatible avec une ancienneté proche du Ier siècle. Là encore, il ne faut pas transformer une étude en conclusion définitive : cette méthode nouvelle ne fait pas consensus et dépend d’hypothèses relatives aux conditions de conservation. Mais elle suffit à rappeler qu’en science, une question discutée ne doit pas être proclamée définitivement close parce qu’elle dérange ou parce qu’elle nourrit une piété populaire.

C’est donc moins la rigueur des historiens que leur philosophie implicite qui doit être discutée. La raison critique est précieuse ; l’Église elle-même y a puissamment contribué.

Les bénédictins mauristes, Jean Mabillon et les bollandistes ont donné à l’Europe savante des instruments décisifs pour distinguer documents, traditions et légendes. La foi catholique n’a pas peur des archives, des analyses textiles ou du carbone 14. Mais la raison devient déraisonnable lorsqu’elle prétend réduire tout le réel à ce qu’elle peut mesurer. L’histoire peut dire : « nous ne savons pas établir avec certitude que cette tunique fut portée par le Christ ». Elle ne peut pas dire : « cette tunique ne peut donc plus aider un homme à contempler le Christ ». Entre ces deux phrases se trouve toute la différence entre la science, qui cherche loyalement ce qu’elle peut connaître, et le scientisme, qui prétend définir ce qui mérite d’être cru, aimé ou vénéré.

Lorsque Léon XIV se tiendra devant la tunique d’Argenteuil, il ne lui sera pas demandé de signer un rapport d’expertise. Il pourra contempler, avec les jeunes rassemblés autour de lui, le Christ de l’Évangile : Celui qui s’est dépouillé de sa gloire, a porté sur lui la souffrance des hommes et a voulu une Église une. La tunique n’a pas besoin de l’autorisation des historiens pour conduire au Christ. Elle a besoin d’une parole ecclésiale juste : sans certitude artificielle, sans pseudo-science, mais aussi sans ce matérialisme déguisé qui voudrait interdire à un signe vénérable de parler au cœur des croyants.

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