Par Philippe Marie
À 15 heures, vendredi 25 septembre, Léon XIV franchira les portes du siège parisien de l’UNESCO. Le programme officiel prévoit un discours du Saint-Père devant les délégations. L’étape n’a rien d’anecdotique : elle doit être consacrée notamment à l’éducation, à la transmission, au dialogue entre les cultures, à la paix et à la préservation du patrimoine. Sur ces terrains, les points de rencontre avec l’Église sont nombreux. Depuis sa fondation, l’UNESCO travaille à l’accès à l’éducation, à la lutte contre l’analphabétisme, à la sauvegarde du patrimoine et au dialogue entre les peuples. L’Église catholique partage évidemment nombre de ces préoccupations.
Mais derrière ces convergences apparaît aujourd’hui une question beaucoup plus profonde : quelle conception de l’homme transmet-on lorsque l’on prétend l’éduquer ?
C’est là que la présence de Léon XIV peut prendre une tout autre dimension.
L’UNESCO fait désormais de « l’éducation transformatrice en matière de genre » l’un des instruments de sa politique éducative. L’organisation explique elle-même que cette approche doit permettre de remettre en cause et de transformer certaines « normes » et pratiques liées au genre. Elle entend agir non seulement sur l’accès des filles et des garçons à l’éducation, objectif qui ne pose évidemment aucune difficulté à la doctrine catholique, mais également sur les contenus éducatifs, les comportements et les représentations sociales.
La différence devient plus nette encore dans le domaine de l’éducation sexuelle. Les orientations techniques internationales soutenues par l’UNESCO introduisent, selon les âges, des notions relatives au sexe biologique, au genre et à l’identité de genre. Elles proposent notamment, pour les 9-12 ans, d’apprendre à définir « l’identité de genre » et à comprendre que celle-ci peut ne pas correspondre au sexe biologique.
Rappelons que la doctrine catholique repose sur une anthropologie rigoureusement opposée à cela. Dans Dignitas infinita, publiée en 2024 par le Dicastère pour la Doctrine de la foi, l’Église rappelle à la fois l’égale dignité de toute personne et son opposition aux discriminations injustes, mais affirme que le corps sexué n’est pas un matériau secondaire dont l’individu pourrait abstraire son identité. Le document reprend cette formule décisive : « le sexe biologique et le rôle socioculturel du sexe peuvent être distingués, mais non séparés ».
La divergence ne porte donc pas sur la dignité des personnes, que l’Église affirme sans ambiguïté, mais sur la définition même de l’homme, de la femme, du corps et de la liberté.
Une autre ligne de fracture concerne la place de la famille dans l’éducation. Pour l’Église, les parents demeurent les premiers éducateurs de leurs enfants. L’école et les institutions publiques interviennent selon un principe de subsidiarité. Familiaris consortio qualifie ainsi l’éducation sexuelle de « droit et devoir fondamentaux des parents » et demande qu’elle demeure sous leur conduite attentive. Ce débat résonnera particulièrement au siège de l’UNESCO, car un Pape y a déjà prononcé des paroles d’une étonnante actualité.
Le 2 juin 1980, Jean-Paul II s’adressait à cette même organisation. Son immense discours sur la culture reste l’un des textes majeurs de son pontificat. Il y défendait le « sain primat de la famille » dans l’éducation et posait directement cette question aux responsables de l’UNESCO : « que faire pour que l’éducation de l’homme se réalise surtout dans la famille ? »
Il revendiquait également pour les familles le droit d’éduquer leurs enfants conformément à leur propre vision du monde. Surtout, Jean-Paul II plaçait au centre de son propos une conviction qui dépasse toutes les politiques éducatives : avant les systèmes, les programmes et les institutions vient l’homme. Quarante-six ans plus tard, Léon XIV prendra la parole au même endroit.
Le contexte a profondément changé. L’UNESCO ne travaille plus seulement sur l’alphabétisation, la culture, la science ou la conservation du patrimoine. Ses programmes éducatifs touchent désormais à des questions anthropologiques particulièrement sensibles : sexualité, identité, genre, modèles familiaux, construction des comportements et transformation des normes sociales. Il serait pourtant réducteur de transformer cette visite en affrontement. L’enjeu est plus élevé. Le Pape se trouvera devant une institution mondiale dont l’ambition est précisément de former les intelligences et de transmettre une certaine conception de l’humanité aux générations futures.
C’est précisément dans ce type d’aréopage que la parole pontificale est attendue.
Après les honneurs de l’Élysée, Léon XIV aura ainsi devant lui une première occasion majeure de donner sa véritable tonalité à son voyage en France. Beaucoup attendront autre chose qu’un discours diplomatique sur la paix, la culture et le dialogue. Ils espéreront une parole capable de rappeler que l’éducation ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances ou à transformer des normes sociales, mais à conduire l’homme vers la vérité de ce qu’il est. En 1980, Jean-Paul II avait osé poser cette question à l’UNESCO. Le 25 septembre prochain, il appartiendra à Léon XIV de trouver ses propres mots.


