À la tombée de la nuit ce dimanche 20 septembre, les communautés juives entrent dans Yom Kippour, le « Jour des expiations » ou Grand Pardon. Pendant environ vingt-cinq heures, la journée sera marquée par le jeûne, la prière, la repentance et la demande de pardon. Mais depuis quand célèbre-t-on Kippour ? Impossible de donner une année de naissance précise à cette fête millénaire. Dans la tradition biblique, son institution est rattachée à Moïse et à la Loi donnée à Israël. Ses prescriptions apparaissent notamment aux chapitres 16 et 23 du Lévitique, qui appartient aussi à l’Ancien Testament des chrétiens.
Kippour est fixé au dixième jour du septième mois, devenu le mois de Tishri dans le calendrier juif. Le texte biblique lui donne une solennité particulière : « Ce sera pour vous un sabbat, un sabbat solennel, et vous ferez pénitence » (Lv 23, 32). Le Lévitique précise la finalité de cette journée : « C’est en ce jour que l’on fera sur vous le rite d’expiation afin de vous purifier » (Lv 16, 30). Dans l’Israël antique, le grand prêtre accomplissait alors le grand rite annuel d’expiation pour les fautes du peuple. Lui seul pouvait pénétrer dans le Saint des Saints, le lieu le plus sacré du sanctuaire.
C’est également dans ce passage que se trouve l’origine de l’expression « bouc émissaire ». Deux boucs étaient présentés. L’un était offert en sacrifice, tandis que sur l’autre étaient symboliquement placées les fautes du peuple. Aaron devait « confesser sur lui toutes les fautes des fils d’Israël » (Lv 16, 21), avant que l’animal ne soit conduit au désert.
De la destruction du Temple à Kippour aujourd’hui
L’histoire de Kippour connaît un bouleversement majeur en l’an 70 après Jésus-Christ, lorsque les Romains détruisent le Second Temple de Jérusalem. Les sacrifices qui y étaient accomplis deviennent impossibles. Dans le judaïsme rabbinique, la célébration se structure autour de la prière, du jeûne, de la confession des fautes, de la repentance et de la demande de pardon. Cette dimension demeure au cœur de Kippour aujourd’hui.
La fête intervient après Rosh Hashana, le Nouvel An juif, et clôt une période particulièrement consacrée à l’examen de conscience et au retour vers Dieu. Pendant environ vingt-cinq heures, les juifs pratiquants s’abstiennent notamment de nourriture et de boisson tandis que de longs offices rythment la journée dans les synagogues.
Du grand prêtre au Christ
Pour un catholique, Kippour n’est pas une fête chrétienne. Mais son histoire appartient à l’univers biblique dans lequel le christianisme prend naissance. Jésus, Marie, les Apôtres et les premiers disciples appartiennent au peuple juif. Le christianisme reçoit ainsi l’Ancien Testament, ses prophètes, ses figures et une partie du langage religieux avec lequel les premiers chrétiens exprimeront le mystère du Christ. Kippour en constitue un exemple particulièrement éclairant.
L’épître aux Hébreux rappelle que le grand prêtre pénétrait dans la partie la plus sacrée du sanctuaire « une seule fois par an, et jamais sans offrir du sang » (He 9, 7). Elle reprend ensuite cette image pour annoncer ce qui, dans la foi chrétienne, s’accomplit avec le Christ : « Il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux, mais son propre sang » (He 9, 12).
Le langage de Kippour devient ainsi l’une des clés utilisées par le Nouveau Testament pour éclairer le mystère de la Croix. Cette lecture rejoint les paroles de Jésus lors de la dernière Cène : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 28). Pour la foi catholique, les sacrifices de l’ancienne Alliance trouvent leur accomplissement dans le sacrifice unique du Christ. L’épître aux Hébreux l’exprime ainsi : « Nous sommes sanctifiés, grâce à l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes » (He 10, 10).
La différence théologique entre judaïsme et christianisme reste fondamentale. L’Église ne célèbre pas Kippour et ne considère pas le sacrifice du Christ comme la simple continuation d’un rite ancien. Elle confesse dans sa mort et sa Résurrection l’accomplissement de l’œuvre de rédemption.
Jeûne, conversion et pardon
Il reste quelque chose de familier au chrétien dans les réalités spirituelles placées au cœur de Kippour : examiner sa conscience, reconnaître ses fautes, jeûner, demander pardon et revenir vers Dieu. Cette exigence traverse les deux Testaments. Le prophète Joël appelait déjà : « Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil » (Jl 2, 12). Jésus reprend le jeûne en demandant qu’il soit vécu intérieurement et non pour être remarqué : « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage » (Mt 6, 17).
Pour les catholiques, cette démarche trouve notamment son expression dans le Carême et le sacrement de réconciliation.
Le concile Vatican II a rappelé dans Nostra aetate le lien spirituel particulier entre chrétiens et juifs. L’Église y affirme qu’elle « ne peut oublier » qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par le peuple avec lequel Dieu a conclu l’ancienne Alliance.
Lorsque les communautés juives entreront ce dimanche soir dans la prière de Kippour, les catholiques ne célébreront donc pas leur propre fête. Ils peuvent cependant reconnaître dans cette journée une part très ancienne de l’histoire biblique dont le christianisme est lui aussi héritier. Du Lévitique à l’épître aux Hébreux, du grand prêtre au sacrifice du Christ, Kippour permet ainsi de mieux comprendre des notions qui traversent toute la Bible : le péché, l’expiation, le sacrifice, le pardon et la réconciliation avec Dieu.


