Par Philippe Marie
En décembre 2013, à quelques mois des élections municipales, les évêques de France s’inquiétaient publiquement de la montée des discours « populistes » et du « rejet de l’autre quand il est différent ou quand il vient d’ailleurs ». Ils appelaient simultanément à la justice sociale, à la fraternité et à l’attention envers les différentes formes de pauvreté. Treize ans plus tard, alors que Léon XIV arrive en France pour une visite du 25 au 28 septembre, une vieille question ressurgit : le Pape est-il de droite ou de gauche ?
La trajectoire de Robert Francis Prevost devrait déjà inciter à la prudence. Américain, augustin, il a passé une grande partie de sa vie sacerdotale au Pérou, d’abord comme missionnaire et formateur à Trujillo, puis comme évêque de Chiclayo. François l’appelle à Rome en 2023 pour devenir préfet du Dicastère pour les évêques. Avant même son élection au siège de Pierre, il connaissait la France : il avait accompagné François à Marseille en septembre 2023 puis à Ajaccio en décembre 2024. Cette expérience latino-américaine a nécessairement placé sur sa route la pauvreté, les fractures sociales et les migrations. Mais elle ne permet pas de transformer Léon XIV en homme de gauche au sens français du terme.
Son encyclique Magnifica Humanitas, publiée en mai dernier, l’illustre particulièrement bien. Léon XIV y affirme que « le premier droit humain est le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel », rappelle la condamnation de l’avortement et de l’euthanasie et définit la famille comme fondée sur « l’union stable entre un homme et une femme ». Sur ce terrain anthropologique, son enseignement rencontre davantage certaines positions défendues aujourd’hui par une partie de la droite française que celles d’une gauche qui a largement accompagné les évolutions sociétales de ces dernières décennies. Mais cette proximité ne suffit évidemment pas à faire de Léon XIV un « pape de droite ».
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Car dans la même encyclique, il avertit qu’il ne suffit pas d’exalter « la liberté individuelle ou l’initiative privée » si une multitude demeure privée d’un travail décent, de protection ou de l’accès aux biens fondamentaux. Pauvreté, dignité du travail, justice sociale, destination des biens : autant de préoccupations aujourd’hui volontiers associées à la gauche. Il en va de même pour l’immigration. Léon XIV insiste sur la dignité du migrant et la responsabilité des pays d’accueil, tout en demandant d’agir sur les guerres, la pauvreté et les injustices qui contraignent des populations à quitter leur terre. Face aux migrants aux Canaries, en juin, il a ainsi appelé les pays d’origine à créer les conditions de paix, de justice et de développement permettant aux hommes de construire leur avenir chez eux.
Ses interlocuteurs français illustrent également la difficulté à lui coller une étiquette. Le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France, appartient à ceux avec lesquels Robert Prevost a déjà eu l’occasion de travailler. Léon XIV connaît aussi des personnalités françaises très engagées dans la dynamique synodale héritée du pontificat de François, à commencer par sœur Nathalie Becquart, sous-secrétaire du Synode des évêques. Le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, incarne lui aussi une sensibilité pastorale souvent située dans le courant progressiste de l’Église. Mais les fréquentations ecclésiales d’un pape ne constituent évidemment pas un programme politique.
La doctrine sociale de l’Église refuse précisément la séparation entre les exigences que les partis ont tendance à répartir entre eux. Léon XIV le rappelait encore le 16 septembre : le même respect de la personne humaine conduit l’Église à condamner l’avortement, l’euthanasie, les conditions de vie indignes, l’esclavage, la prostitution et les conditions de travail qui réduisent l’homme à un instrument de profit.
À droite, défendre l’enfant à naître, la famille et la fin naturelle de la vie ne dispense donc pas d’entendre ce que l’Évangile dit du pauvre, du travailleur et de l’étranger. À gauche, défendre le migrant, le partage des richesses et la justice sociale devient difficilement conciliable avec l’enseignement catholique lorsque cette protection du plus vulnérable ne s’étend plus à l’enfant à naître, au malade ou à la personne en fin de vie. C’est peut-être ce que la venue de Léon XIV rappellera à la France : le catholicisme n’est ni de droite ni de gauche. Il oblige plutôt chacune de ces familles politiques à regarder ce qu’elle défend de la dignité humaine, mais aussi ce qu’elle préfère parfois ne pas entendre.


