Le retour de Léon XIV au Pérou s’annonce comme l’un des moments les plus émouvants de son voyage apostolique en Amérique latine, commencé ce vendredi 6 novembre. Pour des millions de Péruviens, Robert Francis Prevost n’est pas seulement le successeur de Pierre. Il est aussi cet ancien missionnaire américain devenu évêque de Chiclayo, profondément attaché à un pays dont il a acquis la nationalité. Mais du 11 au 16 novembre, cette visite pourrait également réveiller l’un des dossiers les plus douloureux de l’Église péruvienne : celui du Sodalicio de Vida Cristiana.
Fondée en 1971 par Luis Fernando Figari, cette communauté catholique avait progressivement acquis une influence considérable dans la société péruvienne. Derrière son rayonnement religieux se sont pourtant accumulés, pendant plusieurs décennies, des témoignages d’abus sexuels, psychologiques et spirituels. Face à la gravité des faits, le pape François avait décidé de supprimer le mouvement en 2025, au terme d’un processus d’enquête auquel le futur Léon XIV avait lui-même contribué.
Cette décision historique n’a cependant pas clos le dossier. Les victimes réclament désormais justice, réparations et transparence sur le patrimoine de l’ancienne organisation.
Le 26 octobre dernier, trente-trois victimes et survivants ont adressé une demande officielle de rencontre au pape. Leur démarche a été suivie, dès le lendemain, d’une annonce du Vatican confirmant que plusieurs rencontres avec des victimes d’abus seraient organisées pendant le voyage pontifical en Uruguay, en Argentine et au Pérou. Mais le Saint-Siège n’a pas précisé si les victimes du Sodalicio seraient effectivement reçues. Une nouvelle demande est venue renforcer cette attente le 5 novembre. Selon le quotidien péruvien La República, l’Association pour la vérité, la justice et des réparations dignes (AVJRD) a sollicité à son tour une audience avec Léon XIV. Dans son communiqué, l’association remercie le souverain pontife pour les mesures prises contre le Sodalicio, tout en soulignant l’importance d’une écoute personnelle des victimes dans leur chemin de reconstruction.
Cette démarche révèle toute la complexité du dossier. Les survivants ne contestent pas nécessairement les décisions prises par Rome. Plusieurs reconnaissent au contraire le rôle déterminant du pape François et de son successeur dans la dissolution du mouvement. Mais ils considèrent que la reconnaissance des abus doit désormais se traduire par des actes. José Enrique Escardó, l’un des premiers dénonciateurs du Sodalicio, a exprimé publiquement ses inquiétudes sur les modalités des rencontres annoncées. Il redoute que les interlocuteurs du pape soient sélectionnés au détriment des voix les plus critiques.
La question financière constitue un autre point de tension. D’après les représentants des victimes cités par El País, plus de 250 personnes auraient présenté leur témoignage auprès de la nonciature de Lima entre mai et août 2026. Certaines dénoncent des transferts présumés de biens appartenant au Sodalicio vers des tiers, susceptibles de compliquer les procédures d’indemnisation. Ces accusations appellent encore des clarifications.
Pour Léon XIV, le défi est donc autant pastoral qu’institutionnel. Il s’agit de manifester la proximité de l’Église avec ceux qui ont souffert, sans donner le sentiment que l’écoute des victimes se substitue à la recherche de la vérité et de la justice.
Le Vatican a confirmé que le voyage comporterait des rencontres privées avec des victimes d’abus, dans la volonté de favoriser leur guérison et de garantir que l’Église demeure un lieu sûr. L’enjeu dépasse le seul Sodalicio. Il touche à la crédibilité de l’Église dans un pays profondément catholique, où l’autorité spirituelle demeure inséparable de l’exigence de responsabilité morale.
Le 11 novembre, lorsque Léon XIV retrouvera cette terre qu’il connaît si intimement, les acclamations seront certainement nombreuses. Mais parmi ceux qui attendent son retour, certains espèrent davantage qu’une bénédiction ou une parole de consolation. Ils attendent que la justice accompagne enfin la miséricorde. Et c’est peut-être là que se jouera l’un des moments les plus décisifs de cette visite apostolique.


