Reçus ce vendredi 2 octobre au Palais apostolique, des artistes et commissaires réunis à l’initiative du Dicastère pour la Culture et l’Éducation ont entendu Léon XIV développer une réflexion particulièrement forte sur la création humaine à l’heure de l’intelligence artificielle. Le pape affirme qu’entre l’œuvre de l’homme et la production d’une machine existe une « différence ontologique ». Quelques jours seulement après son voyage apostolique en France, Léon XIV revient sur l’un des grands thèmes de son pontificat : la défense de ce qui constitue la singularité irréductible de la personne humaine face au développement de l’intelligence artificielle.
Devant les participants à la rencontre « L’art de la possibilité : tisser ensemble », le pape a d’abord rappelé que l’art n’a jamais été considéré par l’Église comme un simple ornement. « Pour l’Église, l’art est un lieu fondamental d’écoute, où elle se laisse instruire sur les aspirations et les blessures de l’humanité, sur sa soif de beauté, de justice et de paix, sur sa recherche de sens », a-t-il expliqué. S’appuyant sur saint Augustin et cette inquiétude du cœur humain qui cherche la vérité, Léon XIV oppose ensuite la démarche artistique à la logique technologique contemporaine.
« Nous vivons à l’époque des moteurs de recherche qui, en une seconde, nous offrent des milliers de réponses. Mais ceux-ci, aussi puissants soient-ils, restituent ce qui existe déjà et tendent à nous donner ce que nous voulons déjà. »
Le pape formule alors un avertissement particulièrement actuel : « À l’âge de la technique et de la consommation, le grand danger n’est plus seulement la censure, mais l’aplatissement ; non seulement le silence imposé, mais le bruit qui rend impossible l’écoute. » Face à cette accumulation de réponses et de contenus, l’art possède selon lui une fonction profondément différente : « L’art est un autre genre de “moteur de recherche”. Il ne procède pas par indexation, mais par interrogation. »
C’est cependant en abordant directement l’intelligence artificielle que Léon XIV livre le passage le plus marquant de son discours. Reprenant à son compte les paroles adressées par saint Paul VI aux artistes en 1964, « Nous avons besoin de vous », il déclare : « Moi aussi, aujourd’hui, je vous dis : l’Église a besoin de vous. » Et il précise immédiatement pourquoi : « Tout particulièrement en cette ère de l’intelligence artificielle, où il devient urgent de distinguer l’art humain de ce qui est produit par les machines. » Le pape va plus loin qu’une simple distinction entre création humaine et génération informatique : « Il existe une différence ontologique, avant même d’être esthétique, entre l’art et ce qu’une machine peut générer par calcul statistique à partir de millions d’images d’autrui. Les algorithmes sont dépourvus de l’étincelle de l’humain. »
La formulation est essentielle. La différence ne réside donc pas seulement dans la qualité du résultat obtenu. Elle concerne la nature même de l’acte créateur et renvoie à ce qui appartient en propre à la personne humaine. « La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, gardent cette étincelle », poursuit Léon XIV.
Le pape inscrit ainsi la question artistique dans une réflexion plus vaste sur la place de l’homme dans un monde profondément transformé par la technique. Il reprend également une affirmation prononcée quelques jours auparavant à l’UNESCO, à Paris : « Promouvoir l’éducation, les sciences et la culture est impossible sans promouvoir la vie de l’homme et de la femme, qui en sont les protagonistes. » D’où son appel à renouveler entre l’Église, les artistes et les institutions culturelles une véritable « alliance pour garder l’humain ».
Une mission que Léon XIV résume finalement en quelques mots adressés aux artistes : « La Chiesa vi guarda con stima, con gratitudine e con speranza » : l’Église les regarde avec estime, gratitude et espérance.
INTÉGRALITÉ DU DISCOURS DU PAPE LÉON XIV
( traduction TC )
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
La paix soit avec vous.
Bonjour à tous et bienvenue !
Éminence, Excellences, chers frères et sœurs,
Le premier mot que je désire vous dire est « merci ». Merci pour la collaboration que vous avez apportée au Saint-Siège au cours de ces dernières années, en particulier pour l’aménagement du Pavillon de la Biennale de Venise et pour les projets d’art contemporain promus par le Dicastère pour la Culture et l’Éducation. Merci pour la confiance avec laquelle vous avez accepté de cheminer aux côtés de l’Église, y compris par des voies nouvelles.
Je pense, par exemple, au Pavillon installé dans la prison pour femmes de l’île de la Giudecca, visité par le pape François. Ceux qui l’ont parcouru savent qu’il ne s’agissait pas d’introduire l’art en prison, mais de laisser la prison, avec sa vérité souvent occultée, enseigner quelque chose à l’art et à nous tous. Car « la personne humaine est “digne” par le simple fait d’exister et d’avoir pour fin l’éternité » (Rencontre à l’Accueil Notre-Dame, Lourdes, 27 septembre 2026), et elle est toujours plus grande que sa fragilité ou ses erreurs.
J’ai également été frappé par la devise, inspirée de sainte Hildegarde de Bingen, du Pavillon vénitien de cette année : « The Ear is the Eye of the Soul » (« L’oreille est l’œil de l’âme »). En effet, l’art, comme une antenne, capte les grandes questions du cœur humain – parfois semblables à un cri, plus souvent à un murmure – et les rend audibles, visibles, partageables.
Saint Augustin nous a laissé un témoignage immortel de l’inquiétude du cœur humain à la recherche de la vérité. L’art, lorsqu’il est authentique, est animé par cette inquiétude. C’est pourquoi l’Église n’a jamais considéré l’art comme un accessoire. Pour l’Église, l’art est un lieu fondamental d’écoute, où elle se laisse instruire sur les aspirations et les blessures de l’humanité, sur sa soif de beauté, de justice et de paix, sur sa recherche de sens.
Nous vivons à l’époque des moteurs de recherche qui, en une seconde, nous offrent des milliers de réponses. Mais ceux-ci, aussi puissants soient-ils, restituent ce qui existe déjà et tendent à nous donner ce que nous voulons déjà. À l’âge de la technique et de la consommation, le grand danger n’est plus seulement la censure, mais l’aplatissement ; non seulement le silence imposé, mais le bruit qui rend impossible l’écoute.
L’art est un autre genre de « moteur de recherche ». Il ne procède pas par indexation, mais par interrogation. Sa question est une attention tendue, qui ne se contente pas de la simple somme des faits, parce qu’elle ne cesse de creuser plus profondément, à la recherche de la trame qui les relie.
Votre art, lorsqu’il résiste à l’aplatissement, lorsqu’il ralentit le regard, lorsqu’il oblige à s’arrêter devant ce qui ne se laisse pas consommer, constitue une forme de régénération culturelle et spirituelle.
Le pape saint Paul VI a prononcé des paroles qui demeurent une pierre milliaire pour la relation de l’Église avec les artistes : « Nous avons besoin de vous, disait-il. Notre ministère a besoin de votre collaboration. Car, comme vous le savez, notre ministère consiste à prêcher et à rendre accessible et compréhensible, et même émouvant, le monde de l’esprit, de l’invisible, de l’ineffable, de Dieu. Et dans cette opération qui transpose le monde invisible en formules accessibles, intelligibles, vous êtes des maîtres » (Homélie lors de la messe avec les artistes, 7 mai 1964).
Moi aussi, aujourd’hui, je vous dis : l’Église a besoin de vous.
Tout particulièrement en cette ère de l’intelligence artificielle, où il devient urgent de distinguer l’art humain de ce qui est produit par les machines. Il existe une différence ontologique, avant même d’être esthétique, entre l’art et ce qu’une machine peut générer par calcul statistique à partir de millions d’images d’autrui.
Les algorithmes sont dépourvus de l’étincelle de l’humain. « La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, gardent cette étincelle » (Enc. Magnifica humanitas, 122).
Pour toutes ces raisons, l’Église désire renouveler avec les artistes et avec les institutions culturelles une alliance : une alliance pour garder l’humain.
Comme j’ai eu l’occasion de le dire lors de ma récente visite à l’UNESCO : « Promouvoir l’éducation, les sciences et la culture est impossible sans promouvoir la vie de l’homme et de la femme, qui en sont les protagonistes » (Discours à l’UNESCO, Paris, 25 septembre 2026).
Chers artistes, chers commissaires, sachez que l’Église vous regarde avec estime, avec gratitude et avec espérance, qu’elle a besoin de vous et qu’elle désire cheminer avec vous, afin qu’ensemble nous puissions garder la magnifique humanité qui nous a été confiée.
Que Dieu vous bénisse tous ainsi que votre travail !
Merci. »
Source Vatican


