En 1998, deux évêques chinois avaient été invités par Jean-Paul II à participer au Synode sur l’Asie. Ils ne purent jamais rejoindre Rome. En 2005, Benoît XVI renouvela cette démarche en conviant quatre prélats chinois au Synode sur l’Eucharistie. Aucun ne fut autorisé à quitter son pays.
Vingt et un ans plus tard, deux évêques de Chine continentale participent à une rencontre internationale organisée au Vatican, en présence du pape Léon XIV. Cette évolution pourrait sembler secondaire au regard des débats entourant le dixième anniversaire d’Amoris laetitia. Elle révèle pourtant un changement important dans les relations entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine, dont les conséquences dépassent largement le cadre des rencontres ecclésiales.
Les deux prélats présents sont Mgr Matthieu Zhen Xuebin, évêque coadjuteur de Pékin, et Mgr Joseph Huang Bingzhang, évêque de Shantou. Leur participation n’est cependant pas une première historique. En octobre 2018, deux évêques chinois avaient déjà pris part au Synode consacré aux jeunes, quelques semaines après la signature de l’accord provisoire entre Rome et Pékin sur les nominations épiscopales.
De l’exception diplomatique à une présence devenue régulière
La nouveauté réside dans la répétition de ces rencontres. Comme le précise l’agence Fides, ce qui constituait encore un événement exceptionnel il y a quelques années tend désormais à devenir une pratique régulière. En 2024, deux évêques chinois avaient participé à l’assemblée synodale sur la synodalité. Sous Léon XIV, cette présence se poursuit à l’occasion de la rencontre consacrée aux dix ans d’Amoris laetitia. Pour le Saint-Siège, cette évolution représente un résultat concret de la politique de dialogue engagée sous François. Des évêques exerçant leur ministère en Chine continentale peuvent rencontrer le Successeur de Pierre et participer à la vie de l’Église universelle, là où leurs prédécesseurs se heurtaient aux interdictions des autorités chinoises.
Mais cette avancée doit être examinée avec discernement. La liberté accordée à certains évêques de voyager à Rome ne saurait être confondue avec la liberté religieuse de l’ensemble des catholiques chinois.
Un évêque autrefois consacré sans mandat pontifical
Le parcours de Mgr Joseph Huang Bingzhang illustre particulièrement les ambiguïtés de cette normalisation. En juillet 2011, il avait été consacré évêque sans mandat pontifical, dans un contexte de profondes tensions entre les autorités chinoises et le Saint-Siège. En septembre 2018, François l’avait accueilli dans la pleine communion ecclésiale, avec six autres évêques précédemment consacrés sans l’autorisation de Rome. Aujourd’hui, ce même prélat participe aux travaux d’une rencontre convoquée par Léon XIV. L’évolution est considérable sur le plan canonique et ecclésial. Elle traduit la volonté de Rome de surmonter les divisions historiques entre les communautés catholiques reconnues par les autorités et celles qui ont longtemps vécu dans la clandestinité pour préserver leur fidélité au Saint-Siège.
Toutefois, la réconciliation canonique des évêques ne règle pas, à elle seule, la question de l’indépendance de l’Église face à l’État communiste.
Le 22 octobre 2024, le Saint-Siège avait prolongé pour quatre années supplémentaires son accord provisoire avec la Chine concernant la nomination des évêques. Son contenu intégral demeure confidentiel. Les autorités vaticanes défendent cette démarche comme un moyen de préserver la communion ecclésiale et de permettre aux diocèses chinois de disposer de pasteurs reconnus par Rome. Mais les critiques persistent.
Dans un rapport publié en avril 2026, Human Rights Watch décrit une aggravation des pressions exercées contre les communautés catholiques clandestines, notamment pour les contraindre à rejoindre les structures religieuses officiellement reconnues par l’État.
Cette réalité donne une tout autre portée à la présence des deux prélats au Vatican. Elle rappelle que la question chinoise ne se limite pas à la nomination des évêques ni à leur participation aux assemblées romaines. Elle concerne aussi les prêtres surveillés, les communautés soumises aux exigences idéologiques du pouvoir et les fidèles qui refusent de placer leur conscience religieuse sous l’autorité du Parti communiste.
La rencontre sur Amoris laetitia offre ainsi une image révélatrice des relations sino-vaticanes : celle d’une communion ecclésiale rendue plus visible, sans que soit pour autant garantie la liberté nécessaire à son plein exercice. La présence d’évêques chinois auprès de Léon XIV mérite d’être reconnue dans ce qu’elle représente pour l’unité de l’Église. Mais elle ne saurait devenir, à elle seule, la preuve du succès de l’accord conclu avec Pékin. Car la communion avec Rome ne se mesure pas seulement à la possibilité de participer à une réunion au Vatican. Elle suppose que les évêques puissent exercer librement leur ministère, enseigner intégralement la foi catholique et gouverner leurs diocèses sans ingérence politique contraire à leur mission.
C’est sur ce terrain, bien davantage que dans les couloirs de l’Aula Paul VI, que devra finalement être appréciée la portée du rapprochement entre le Saint-Siège et la Chine.


