Mercredi 14 octobre, le site italien SettimanaNews a publié une tribune au titre provocateur : « Cordileone : archevêque nostalgique et schismatique ? » Son auteur, Andrea Grillo, s’en prend directement à Mgr Salvatore Cordileone, archevêque de San Francisco, après son entretien exclusif accordé à Tribune Chrétienne.
Son tort ? Avoir affirmé qu’il existait davantage d’unité dans l’Église sous Summorum Pontificum, promulgué par Benoît XVI en 2007, que depuis Traditionis custodes, publié par François en 2021. Grillo dénonce immédiatement une « interprétation schismatique de l’unité » et des « arguments schismatiques ». L’accusation vise pourtant un archevêque en pleine communion avec Rome, nommé en juillet dernier par Léon XIV membre du Tribunal suprême de la Signature apostolique. Mais qui est ce théologien qui emploie aussi facilement le vocabulaire du schisme ?
Un véritable programme de transformation de l’Église
Né en 1961 à Savone, Andrea Grillo enseigne la théologie sacramentaire à l’Athénée pontifical Saint-Anselme de Rome. Ses travaux couvrent la liturgie, le mariage, les ministères ordonnés, l’homosexualité et les questions de genre. Ses publications dessinent une orientation résolument réformatrice, qui dépasse largement les débats sur la messe traditionnelle.
En 2024, dans L’accesso delle donne al ministero ordinato, il propose de réexaminer les arguments théologiques justifiant la réserve masculine des ministères ordonnés, notamment à travers la question du diaconat féminin. Cette démarche touche à des questions doctrinales majeures. Dans Ordinatio sacerdotalis, Jean-Paul II avait définitivement rappelé, en 1994, que l’Église n’avait aucunement le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale aux femmes. Le diaconat féminin constitue une question distincte, mais les travaux de Grillo participent à une remise en discussion des fondements traditionnels des ministères.
Autre terrain de prédilection : l’homosexualité. En 2022, il publie Cattolicesimo e (omo)sessualità, consacré aux relations homosexuelles et aux bénédictions. En 2024, il participe à un ouvrage sur les bénédictions des couples homosexuels à la lumière de Fiducia supplicans. Il soutient ainsi une évolution des pratiques pastorales et de leur justification théologique. Ses réflexions sur l’autorité ecclésiale plaident également pour une transformation des structures institutionnelles et de la place accordée aux femmes et aux laïcs.
Une constante se dégage : lorsqu’il s’agit de réexaminer les ministères, les pratiques de bénédiction ou le gouvernement ecclésial, Grillo défend le changement. Mais cette disposition à l’ouverture semble s’arrêter aux portes des églises où se célèbre la liturgie traditionnelle.
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L’inspirateur de Traditionis custodes ?
Andrea Grillo compte parmi les défenseurs intellectuels les plus déterminés des restrictions liturgiques imposées sous François. Il est régulièrement présenté comme l’un des inspirateurs de Traditionis custodes. Il faut néanmoins rappeler qu’en août 2021, il a démenti toute participation à une commission vaticane de rédaction et déclaré n’avoir jamais rencontré personnellement le pape François. Sa participation à la rédaction du motu proprio n’est donc pas établie. Sa proximité idéologique avec sa politique liturgique, en revanche, est manifeste.
Dans ses écrits, Grillo présente Summorum Pontificum comme une erreur majeure. Il considère que Benoît XVI, en autorisant une coexistence élargie des deux usages du rite romain, aurait favorisé la division et légitimé le projet de Mgr Marcel Lefebvre.
Cette lecture est particulièrement sévère envers un pape qui avait expressément présenté sa décision comme une démarche de réconciliation. Benoît XVI rappelait que ce qui avait été sacré pour les générations précédentes demeurait sacré pour les suivantes. Pour Grillo, au contraire, les années 2007 à 2021 auraient constitué une période de division maximale. La contradiction est frappante : la politique d’accueil de Benoît XVI devient suspecte, tandis que les restrictions imposées par François seraient, à elles seules, garantes de l’unité.
En juillet 2026, dans un texte consacré à « la fin du Vetus Ordo », Grillo critiquait également des instituts religieux reconnus par Rome, dont la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre. Son intransigeance a même suscité la réaction d’Enzo Bianchi, fondateur de la communauté de Bose, pourtant éloigné du traditionalisme. En mai 2026, celui-ci défendait la nécessité de dialoguer avec les catholiques attachés à l’ancien rite et rappelait leur pleine appartenance à l’Église.
Carlo Acutis, autre cible de ses critiques
En juin 2025, Andrea Grillo avait déjà provoqué une controverse autour de Carlo Acutis. Dans un texte intitulé Le jeune Carlo Acutis et la mauvaise éducation eucharistique, il critiquait la présentation des miracles eucharistiques associés au jeune saint, qu’il jugeait excessivement centrée sur les phénomènes extraordinaires. Mgr Domenico Sorrentino, évêque d’Assise, avait publiquement défendu la démarche spirituelle de Carlo Acutis. Grillo ne niait pas la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Mais sa sévérité envers cette expression de la piété catholique, particulièrement populaire auprès des jeunes, révélait une nouvelle fois son rapport conflictuel avec certaines formes de dévotion traditionnelle.
Une unité réduite à sa propre conception de la réforme
L’accusation portée contre Mgr Cordileone prend, à la lumière de ce parcours, une signification particulière. Le canon 751 définit le schisme comme le refus de soumission au Souverain Pontife ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis. Or Mgr Cordileone n’a exprimé aucun refus de cette nature. Il a simplement formulé une appréciation sur les conséquences pastorales de deux décisions pontificales. Grillo n’a pas établi l’existence d’un schisme : il a qualifié de schismatiques les arguments de son contradicteur.
Son positionnement soulève donc une question fondamentale : peut-on réclamer une transformation profonde de la vie ecclésiale tout en refusant aux catholiques attachés à la tradition liturgique la possibilité d’une coexistence pacifiée ? Andrea Grillo paraît défendre une conception de l’unité dans laquelle l’Église devrait progressivement se conformer à une interprétation déterminée de la réforme conciliaire, quitte à marginaliser les sensibilités qui ne s’y reconnaissent pas.
L’unité catholique ne consiste pourtant pas à soumettre l’Église aux préférences d’une école théologique. Elle repose sur la foi reçue des Apôtres, la communion avec les pasteurs légitimes et la charité entre les fidèles. En accusant Mgr Cordileone de défendre des arguments schismatiques, Andrea Grillo expose finalement le paradoxe de sa propre démarche : promouvoir l’ouverture dans presque tous les domaines, sauf lorsqu’il s’agit d’accueillir ceux qui souhaitent demeurer fidèles à une tradition liturgique pluriséculaire.
Retrouvez l’interview de Monseigneur Cordileone ici :


