À quelques pas de la porte Maillot, dans le XVIIe arrondissement de Paris, la chapelle royale Notre-Dame-de-Compassion conserve le souvenir d’un drame qui bouleversa la monarchie française. Derrière ses murs de pierre subsiste un témoignage de la piété catholique de la famille d’Orléans, mais aussi un ensemble artistique exceptionnel du XIXe siècle. Aujourd’hui, son avenir suscite de sérieuses inquiétudes. Le diocèse de Paris alerte sur les dégradations qui menacent cet édifice, dont la restauration est estimée à 1,9 million d’euros.

Le 13 juillet 1842, Ferdinand-Philippe d’Orléans, fils aîné du roi Louis-Philippe et de la reine Marie-Amélie, quitte le palais des Tuileries pour rejoindre Neuilly. Âgé de 31 ans, l’héritier du trône est victime d’un accident de voiture à cheval près de la porte Maillot. Projeté sur la chaussée, grièvement blessé à la tête, il meurt quelques heures plus tard dans une maison voisine. Sa disparition provoque une émotion considérable. Officier apprécié, le prince représentait l’avenir de la monarchie de Juillet. Sa mort fragilise une dynastie qui sera renversée six ans plus tard, lors de la révolution de février 1848.
Profondément éprouvés, Louis-Philippe et Marie-Amélie décident de faire construire une chapelle à l’endroit où leur fils a rendu son dernier souffle. Pour la reine, catholique fervente, il s’agit de confier sa douleur à la prière de l’Église. L’architecte Pierre-François-Léonard Fontaine, qui avait travaillé pour Napoléon Ier, conçoit un sanctuaire au plan en croix grecque, inspiré notamment des traditions byzantines. L’autel est placé à l’emplacement de la mort du prince, donnant à ce lieu une profonde signification spirituelle. Le 11 juillet 1843, Mgr Denys Affre, archevêque de Paris, consacre la chapelle en présence de la famille royale. Cinq ans plus tard, ce même prélat sera mortellement blessé sur les barricades parisiennes en tentant de ramener la paix lors des journées révolutionnaires de juin 1848.
Des chefs-d’œuvre d’Ingres et une profonde symbolique mariale
L’intérieur de Notre-Dame-de-Compassion constitue un remarquable témoignage de l’art sacré du XIXe siècle. Jean-Auguste-Dominique Ingres réalise les cartons de dix-sept vitraux exécutés par la manufacture de Sèvres. Plusieurs représentent des saints sous les traits de membres de la famille royale : Louis-Philippe apparaît en saint Philippe, Marie-Amélie en sainte Amélie et Ferdinand-Philippe en saint Ferdinand. Trois verrières illustrent les vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. Cette iconographie associe la mémoire dynastique à la vocation universelle à la sainteté. Le sculpteur Henry de Triqueti réalise également un cénotaphe représentant le prince défunt, accompagné d’un ange en prière, ainsi qu’une Pietà figurant la Vierge portant le corps du Christ.

Cette dernière œuvre donne tout son sens à la dédicace du sanctuaire. Notre-Dame-de-Compassion renvoie à Marie associée aux souffrances de son Fils, particulièrement au pied de la Croix. Dans cette chapelle élevée par des parents endeuillés, la douleur de la reine Marie-Amélie rencontre symboliquement celle de la Mère du Christ. La foi catholique y rappelle que la mort, aussi douloureuse soit-elle, s’inscrit dans l’espérance de la Résurrection.
Menacée pendant la guerre de 1870, la chapelle échappe une première fois à la destruction. Classée monument historique en 1929, elle affronte un nouveau danger à la fin des années 1960, lorsque les aménagements de la porte Maillot et la construction du Palais des congrès compromettent son maintien. André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, décide finalement de préserver l’édifice. Entre 1970 et 1971, il est démonté puis reconstruit pierre par pierre, environ 150 mètres plus loin, place du Général-Koenig.
Une église basse et des locaux paroissiaux sont aménagés sous la chapelle. Le 31 octobre 1993, le cardinal Jean-Marie Lustiger érige Notre-Dame-de-Compassion en paroisse. Ce monument funéraire royal devient ainsi le cœur d’une communauté catholique vivante.
Une collecte lancée par la Fondation Avenir du Patrimoine à Paris a déjà réuni 230 000 euros d’engagements. La chapelle figure également parmi les cent sites retenus pour le Loto du patrimoine 2026. Toujours propriété de la famille d’Orléans et confiée au diocèse de Paris, Notre-Dame-de-Compassion demeure bien davantage qu’un monument historique. Sa sauvegarde doit permettre de préserver un lieu où, depuis près de deux siècles, la mémoire d’une famille royale, les chefs-d’œuvre de l’art chrétien et la prière de l’Église continuent de se rencontrer.


