Par Philippe Marie
Les images des saccages survenus samedi 17 octobre, prolongés dans la nuit du 17 au 18 à Paris et dans plusieurs autres villes françaises, ont laissé derrière elles des commerces pillés, des vitrines brisées et des habitants profondément éprouvés. Au-delà des dégâts matériels, ces événements interrogent sur l’affaiblissement du respect de la loi, de l’autorité et du bien commun. Ces scènes révèlent l’expression d’une haine qui suscite le dégoût. On assiste au déchaînement de groupes de casseurs et de malfaiteurs dont les actes ne traduisent aucune volonté d’apaisement, encore moins de réconciliation.
Le pillage, la destruction et l’affrontement avec les forces de l’ordre manifestent un profond mépris pour les principes fondateurs de notre société : le respect de la personne, la liberté, la propriété d’autrui et l’autorité de la loi.
Face à ces violences, certains courants catholiques semblent naïvement privilégier, au risque de minimiser la gravité des faits, un discours essentiellement fondé sur le pardon et la compréhension des souffrances susceptibles d’expliquer de tels comportements. Comme si la première réponse chrétienne devait nécessairement consister à comprendre les auteurs plutôt qu’à rappeler leur responsabilité. Cette approche appelle une clarification doctrinale. Si le pardon constitue l’une des exigences les plus profondes de l’Évangile, il ne saurait devenir un prétexte à l’effacement des fautes. La tradition catholique n’a jamais enseigné que la miséricorde dispensait de la justice.
Le pardon chrétien ne supprime pas la responsabilité morale
Dans l’Évangile selon saint Luc, le Christ prononce sur la Croix cette parole bouleversante : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Mais cette prière ne transforme pas l’injustice de sa condamnation en un acte acceptable. Elle manifeste la miséricorde divine au cœur même d’un crime dont l’Évangile ne dissimule jamais la gravité. Pardonner ne signifie donc ni nier le mal, ni dispenser son auteur d’en répondre.
Le Catéchisme de l’Église catholique (2266) , rappelle que la peine légitime possède une fonction de réparation du désordre introduit par la faute. Proportionnée, elle contribue à la défense de l’ordre public et favorise l’amendement du coupable. Saint Paul enseigne également que l’autorité civile est au service du bien et qu’elle a pour mission de réprimer le mal (Rm 13, 3-4). La protection des innocents et la sanction des délits participent ainsi du bien commun.
Une société qui renoncerait à sanctionner les violences au nom de la compréhension finirait par abandonner les victimes au nom des coupables.
Saint Thomas d’Aquin apporte un éclairage décisif. Dans la Somme théologique (I, q. 21, a. 3), il explique que la miséricorde divine ne détruit pas la justice, mais en manifeste la plénitude. Reconnaître la dignité du pécheur ne revient jamais à légitimer son péché. Les blessures sociales, les difficultés éducatives ou le désespoir peuvent éclairer certains comportements. Ils ne sauraient justifier les pillages et les agressions. Ce serait d’ailleurs une injustice envers ceux qui connaissent les mêmes difficultés sans jamais recourir à la violence. Benoît XVI prolonge cet enseignement dans Caritas in veritate (2009, n° 6) : la charité dépasse la justice, mais elle ne saurait exister sans elle. « Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. »
Ces principes ont des conséquences concrètes. Les commerçants ont droit à la protection de leurs biens, les habitants à la sécurité, les policiers au respect de leur intégrité physique. Quant aux auteurs des violences, leur culpabilité doit être établie par la justice et sanctionnée proportionnellement. La compassion chrétienne ne saurait réserver toute son attention à la « souffrance supposée des auteurs » en oubliant celle, bien réelle, des victimes.
Sans vérité ni réparation, le pardon perd son sens
La tradition sacramentelle de l’Église éclaire cette exigence. Dans le sacrement de pénitence, l’absolution suppose la contrition, le regret du péché et la volonté de s’en détourner. Le Catéchisme (n° 1459-1460) rappelle également la nécessité de réparer, autant que possible, les conséquences du mal commis. Certes, le chrétien peut pardonner personnellement avant même le repentir du coupable. Mais ce pardon ne supprime ni les droits des victimes ni les obligations de la justice. Certains discours catholiques , en privilégiant systématiquement la compréhension sur la responsabilité, réduisent la miséricorde à une indulgence sans exigence morale. Jean-Paul II le rappelait dans son message de 2002 : « Le pardon s’oppose à la rancune et à la vengeance, et non à la justice. »
Le chrétien doit prier pour les coupables et souhaiter leur conversion. Il doit tout autant défendre les innocents et reconnaître la légitimité de condamnations pénales justes. Pardonner n’est pas excuser. Comprendre n’est pas justifier. Et condamner fermement n’est pas se venger.


