Il fallait oser. Transformer la nef de l’une des plus prestigieuses églises de Paris en espace d’expérimentation artistique, y installer des structures métalliques, faire pousser du blé et présenter l’ensemble comme une rencontre entre spiritualité et création contemporaine. C’est pourtant ce qui se déroule actuellement à Saint-Eustache, au cœur de la capitale, avec l’assentiment de ceux qui devraient être les premiers gardiens du caractère sacré de l’édifice. Depuis le 6 octobre, l’église accueille une installation de Rémi Marcel, jeune diplômé des Beaux-Arts de Paris, lauréat du Prix Rubis Mécénat 2026. Deux imposantes sculptures verticales, l’une en céramique et l’autre en plâtre, sont enchâssées dans des armatures métalliques. Au pied de l’une d’elles, quatre variétés de blés anciens poussent dans un bac de terre, alimenté par un dispositif d’irrigation. L’eau s’écoule depuis une vasque évoquant un bénitier. Lors du vernissage, les visiteurs ont été invités à semer des graines.
Voilà donc ce que l’on donne désormais à contempler dans une église catholique : une installation horticole monumentale, assortie d’un discours sur le cycle du vivant et la mémoire du quartier des Halles.
L’artiste explique avoir voulu faire revivre le « ventre de Paris », expression empruntée à Émile Zola, en évoquant le passé nourricier du quartier. Il établit également un parallèle entre les rites paysans et religieux, rappelant que le pain occupe une place essentielle dans le christianisme. Mais le pain eucharistique n’est pas un simple symbole agricole. Et le mystère de l’Eucharistie ne saurait être réduit à une méditation esthétique sur la germination des céréales.
Le plus consternant réside dans l’implication directe du responsable de la paroisse. Le père Pierre Vivarès, curé de Saint-Eustache, figurait parmi les membres du jury ayant désigné Rémi Marcel comme lauréat, le 19 mars 2026. Cette participation est mentionnée sur le site officiel de la paroisse.
L’installation n’a donc pas été imposée par une institution culturelle extérieure. Le curé a lui-même pris part au processus qui a conduit à son exposition dans la nef.
Comment un prêtre chargé de veiller à la sacralité d’une église peut-il cautionner une telle occupation de l’espace sacré ? Saint-Eustache n’est pas une annexe des Beaux-Arts de Paris.
C’est une église consacrée, où les fidèles viennent prier, se confesser et assister au Saint Sacrifice de la messe. Sa construction, commencée en 1532, témoigne de plusieurs siècles de foi chrétienne. Son architecture, ses chapelles et son patrimoine artistique ont été conçus dans un univers où la beauté devait conduire les âmes vers Dieu. Aujourd’hui, ce même édifice sert de cadre prestigieux à une création dont la justification relève essentiellement de considérations esthétiques et conceptuelles.
Le canon 1210 du Code de droit canonique rappelle que les lieux sacrés sont destinés aux usages servant au culte, à la piété et à la religion. Il prévoit certaines exceptions autorisées par l’ordinaire, à condition qu’elles ne soient pas contraires à la sainteté du lieu. Cette exigence semble pourtant s’effacer devant l’enthousiasme pour les partenariats culturels. On invoque le dialogue avec les artistes, la modernité, la rencontre des sensibilités. Mais à force d’accueillir dans les églises des installations sans véritable destination cultuelle, on finit par traiter leur consécration comme un détail secondaire.
Que Rémi Marcel poursuive ses recherches artistiques est parfaitement légitime. Qu’un mécène finance son travail l’est tout autant. Paris possède suffisamment de galeries, de musées et d’espaces d’exposition pour accueillir de telles créations. Pourquoi faut-il encore mobiliser une église et son prestige spirituel pour leur donner une visibilité supplémentaire ? La tradition catholique a produit des chefs-d’œuvre précisément parce qu’elle savait ordonner l’art à une finalité supérieure. Les cathédrales, les retables et les fresques n’étaient pas de simples supports d’expression individuelle. Ils participaient à la glorification de Dieu.
À Saint-Eustache, cette hiérarchie paraît renversée : ce n’est plus l’art qui sert le sanctuaire, c’est le sanctuaire qui sert l’artiste. Le scandale n’est pas qu’un jeune plasticien fasse pousser du blé dans une installation contemporaine. Le scandale est qu’un curé estime convenable de lui offrir, pour cela, la nef d’une église consacrée.


