Depuis 2000 ans

Au Brésil, l’élection présidentielle divise l’Eglise : prémices d’une fracture qui menace aussi la France ?

Depositphotos
Depositphotos
"Nous sommes bien en off ?" Derrière les appels officiels au dialogue et à l’apaisement, de nombreux prélats et prêtres tiennent, en privé, un tout autre discours

Au Brésil, la campagne présidentielle s’invite jusque dans les églises. À l’approche du second tour du 25 octobre, opposant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva au conservateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien chef de l’État, les tensions politiques mettent à l’épreuve l’unité des catholiques. Dans l’État de Goiás, Monseigneur Adair José Guimarães, évêque de Formosa, a été traité de « démon » et de « représentant de Satan » par un homme portant une casquette électorale de Lula. Le prélat avait invité les catholiques à examiner les positions des candidats sur l’avortement, la famille et la foi.

Dix prêtres ont pris sa défense, rappelant que les divergences politiques ne justifient pas de telles attaques. L’incident révèle une difficulté : comment l’Église peut-elle rester au-dessus des affrontements partisans lorsque ceux-ci touchent directement à son enseignement moral ? Le scrutin oppose deux visions du pays. Lula défend l’intervention publique et les programmes sociaux. Bolsonaro promet moins de dépenses, une fiscalité allégée et davantage de fermeté contre la criminalité. Arrivé en tête au premier tour, le candidat conservateur voit toutefois son avance se réduire.

La situation brésilienne pourrait annoncer des tensions comparables en France. La Conférence des évêques de France privilégie officiellement le dialogue et la responsabilité collective, soucieuse de préserver l’Église de toute instrumentalisation politique. Mais on peut s’interroger : cette prudence n’a-t-elle pas ses limites ?

En condamnant la violence dans son principe, ne risque-t-elle pas de s’arrêter au constat, sans véritablement explorer les causes réelles de ces pillages et de ces saccages, ni chercher à désigner clairement ceux qui en sont à l’origine ? À force de dénoncer les violences sans nommer leurs auteurs, le discours ne risque-t-il pas de perdre toute portée ?

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/non-e-necessaria-alcuna-ulteriore-terapia-aucun-traitement-supplementaire-ne-sera-necessaire-pour-le-pape-leon-xiv/

C’est précisément ce décalage entre la parole officielle et les convictions exprimées en privé qui interpelle. Des évêques nous parlent. Des prêtres nous parlent. Et, loin des déclarations publiques, certains confient souhaiter une parole épiscopale plus ferme, condamnant sans ambiguïté les saccages et les attaques contre les forces de l’ordre, mais surtout capable d’en identifier les responsables et de les désigner publiquement : « Tout le monde sait qui c’est », entend-on . Mais lorsqu’il s’agit de le dire publiquement, les paroles deviennent beaucoup plus prudentes.

Comment dialoguer avec ceux qui ne semblent entendre que le rapport de force, la violence, la rupture et la haine ? Il ne s’agit pas de transformer les évêques en responsables politiques, mais de rappeler leur devoir de nommer le mal, de défendre les victimes et de dénoncer les comportements menaçant la paix civile.

Depuis les États-Unis, Monseigneur Robert Barron, évêque de Winona-Rochester, qui a étudié en France à la Catho de Paris, a adopté un ton autrement plus ferme face aux récentes émeutes françaises. Dénonçant des « forces hostiles aux valeurs intellectuelles et morales de l’Occident », il a lancé un avertissement sans détour : « Que le peuple français se ressaisisse pour réaliser qu’il fait face à un ennemi déterminé et qu’il possède les ressources intellectuelles et spirituelles pour lui résister. » Une prise de position qui contraste avec les appels habituels des prélats français.

L’enjeu dépasse l’opposition entre conservateurs et progressistes. Il concerne la crédibilité de la parole ecclésiale. Les évêques n’ont pas à désigner un candidat. Mais leur autorité spirituelle leur impose de condamner clairement la violence et de nommer les coupables et leurs alliés lorsqu’ils deviennent des moyens d’action politique. Le Brésil constitue un avertissement. Lorsqu’un évêque est insulté pour avoir rappelé l’enseignement moral de l’Église, c’est bien davantage qu’une divergence électorale qui se manifeste.

À la veille du 24 octobre, alors que certains menacent déjà de faire vivre à la France une nouvelle nuit d’enfer, il serait bon que la parole des évêques ne se limite pas à de nouveaux appels au calme et au dialogue. Il serait temps de s’interroger sur les causes profondes de ces violences, d’en nommer les responsables et de rappeler que la paix civile ne se construit ni dans l’impunité ni dans le silence. Car condamner la violence sans jamais désigner ceux qui l’exercent, n’est-ce pas prendre le risque de la voir recommencer ?

Recevez chaque jour notre newsletter !