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Israël, la Bible et la Terre promise : ce que le Frère Paul-Adrien oublie dans sa démonstration

Frère Paul-Adrien - capture
Frère Paul-Adrien - capture
En dénonçant le sionisme chrétien évangélique et l'instrumentalisation politique des Écritures, le Frère Paul-Adrien soulève une question légitime. Mais sa démonstration comporte des erreurs historiques et des raccourcis théologiques qui appellent une réponse de fond

Dans une vidéo publiée le 25 mai 2025, consacrée à Israël, à la Terre promise et à l’influence du sionisme chrétien évangélique sur la politique américaine, le Frère Paul-Adrien entend mettre en garde contre une lecture fondamentaliste de la Bible. Son intention déclarée est de « désarmer les fondamentalistes », en rappelant qu’aucune promesse divine ne saurait servir de justification aux violences commises contre les populations civiles.

Sur ce principe, il ne peut y avoir d’ambiguïté pour un catholique. Ni l’élection d’Israël, ni les prophéties bibliques, ni aucune considération religieuse ne peuvent autoriser le meurtre d’innocents, les déplacements forcés de populations ou le mépris de la dignité humaine. La doctrine catholique ne connaît pas de droit divin à l’injustice.

Mais une intention juste ne garantit pas la justesse de toute une démonstration. Et lorsque l’on prétend expliquer les fondements bibliques, historiques et politiques d’un conflit aussi complexe que celui du Proche-Orient, la précision devient une obligation intellectuelle. Or, dans son exposé, le Frère Paul-Adrien semble parfois rapprocher trois réalités qui doivent pourtant être soigneusement distinguées : la promesse biblique faite à Abraham, la naissance du sionisme politique moderne et l’influence des mouvements évangéliques américains sur la politique étrangère des États-Unis. Cette confusion mérite d’être examinée, non pour justifier les décisions du gouvernement israélien, mais parce que l’histoire du peuple juif et la théologie catholique ne sauraient être réduites à une opposition entre fondamentalisme religieux et droit international.

Le premier problème est historique. Pour expliquer l’origine du sionisme chrétien, le religieux propose une généalogie remontant au théologien anglais Thomas Brightman, puis aux Frères de Plymouth, à John Nelson Darby et enfin à Cyrus Scofield. Cette histoire repose sur des éléments réels, mais sa chronologie comporte des erreurs significatives. Le commentaire de l’Apocalypse de Thomas Brightman fut publié à titre posthume en 1615, et non en 1585 comme l’affirme la vidéo. Quant aux Frères de Plymouth, ils apparaissent au XIXe siècle, autour des années 1820-1830, et non au XVIIe siècle.

Ces erreurs ne suffisent pas à invalider la critique du dispensationalisme, doctrine qui distingue plusieurs périodes dans l’histoire du salut et accorde une place particulière à la restauration nationale d’Israël. Elles invitent néanmoins à davantage de prudence lorsqu’on prétend reconstruire quatre siècles d’histoire religieuse. Surtout, il manque à cette généalogie une distinction capitale : le sionisme politique juif n’est pas une invention du protestantisme évangélique américain.

Le mouvement national juif moderne s’inscrit dans l’histoire européenne du XIXe siècle, marquée par la montée des nationalismes, les persécutions antisémites et la question de l’émancipation des Juifs. Theodor Herzl, auteur de Der Judenstaat en 1896, ne fonde pas son projet politique sur les spéculations apocalyptiques de John Nelson Darby. Il cherche une réponse nationale et politique à l’insécurité persistante des populations juives. Le premier congrès sioniste, réuni à Bâle en 1897, précède de plusieurs décennies la constitution du puissant mouvement évangélique pro-israélien que nous connaissons aujourd’hui.

L’histoire du sionisme chrétien mérite donc d’être étudiée, mais elle ne saurait absorber toute l’histoire du sionisme. Confondre les deux reviendrait à faire dépendre la naissance d’un mouvement national juif d’une théologie protestante qui ne constitue ni son origine unique ni son fondement politique.

Mais le point le plus délicat de l’intervention du Frère Paul-Adrien n’est peut-être pas historique. Il est théologique. Le religieux affirme : « Si le peuple d’Israël viole l’alliance, il perd le droit à la terre. » Il invoque pour cela les exils bibliques, notamment la destruction de Jérusalem et la déportation à Babylone. Que l’Ancien Testament établisse un lien entre fidélité à l’Alliance, justice et possession de la terre est incontestable. Le Lévitique, le Deutéronome et les prophètes dénoncent à plusieurs reprises l’infidélité d’Israël et annoncent les conséquences de ses fautes. Mais peut-on transformer ces avertissements religieux en un principe permettant aujourd’hui de déterminer les droits territoriaux d’un peuple ?

La question est considérable. Car si l’on reproche aux fondamentalistes de déduire de la Bible un droit politique contemporain, il faut veiller à ne pas reproduire la même méthode en sens inverse, en déduisant de l’infidélité religieuse supposée d’un peuple la disparition de ses droits historiques ou nationaux. L’Écriture ne saurait être utilisée comme un titre de propriété, mais elle ne saurait davantage devenir un acte de dépossession.

Saint Paul, dans son épître aux Romains, formule une interrogation décisive : « Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Certes non ! » (Rm 11, 1). Quelques versets plus loin, il affirme que les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables (Rm 11, 29). Cette affirmation ne signifie nullement que l’État contemporain d’Israël posséderait un droit divin sur les territoires bibliques. Saint Paul ne traite pas des frontières d’un État moderne. Mais elle interdit de réduire l’histoire de l’élection d’Israël à une alliance devenue caduque.

Le concile Vatican II, dans Nostra aetate, a rappelé le lien spirituel qui unit l’Église au peuple d’Abraham. Le Catéchisme de l’Église catholique (839) souligne que la foi juive constitue déjà une réponse à la révélation de Dieu dans l’Ancienne Alliance. Plus précisément encore, la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme publiait en 2015 un document intitulé Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. Ce texte, qui constitue une réflexion théologique et non une nouvelle définition dogmatique, rappelle que la Nouvelle Alliance accomplit les promesses divines sans que l’on puisse considérer l’alliance de Dieu avec Israël comme simplement révoquée.

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Le Frère Paul-Adrien déclare également : « Pour les chrétiens, d’ailleurs, c’est dans la personne de Jésus que cette promesse se réalise. C’est lui la terre promise. » Cette lecture christologique exprime une vérité centrale de la foi chrétienne : toutes les promesses de Dieu trouvent leur accomplissement dans le Christ. Mais l’accomplissement n’est pas synonyme d’effacement. Le Nouveau Testament ne permet pas de conclure que le peuple juif aurait perdu toute singularité dans l’histoire du salut. Évangile selon saint Matthieu (5, 17) :

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. »

Il faut ici tenir ensemble deux affirmations que l’on oppose trop souvent : le Christ est l’unique Sauveur, et Dieu demeure fidèle à ses promesses. C’est précisément cette tension que saint Paul développe dans les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains. La question de la Terre promise ne peut donc être résolue par une formule, si séduisante soit-elle. Elle exige de distinguer la signification spirituelle de l’Alliance, l’attachement historique du peuple juif à la terre d’Israël et les droits politiques contemporains, lesquels relèvent aussi du droit international.

Le Frère Paul-Adrien s’interroge également sur l’utilisation du nom de Gédéon pour désigner une opération militaire israélienne. Mais l’Écriture elle-même invite à davantage de nuance. Gédéon n’était pas seulement une figure spirituelle : le Livre des Juges le présente comme un véritable chef de guerre, appelé par Dieu pour délivrer Israël de l’oppression des Madianites. L’ange du Seigneur s’adresse à lui en ces termes : « Le Seigneur est avec toi, vaillant guerrier ! » (Jg 6, 12).

Dieu lui ordonne ensuite de réduire son armée à trois cents combattants afin que la victoire ne puisse être attribuée à la seule puissance humaine (Jg 7, 2-7). Gédéon conduit alors une attaque nocturne contre le camp madianite et poursuit ses ennemis jusqu’à leur défaite (Jg 7–8). Avant lui, Josué avait mené les campagnes de Jéricho et d’Aï (Jos 6–8) ; après lui, Saül combattit les Philistins (1 S 13–14), tandis que David, après avoir vaincu Goliath, prit Jérusalem et remporta plusieurs victoires militaires (1 S 17 ; 2 S 5–8).

Les prophètes eux-mêmes, notamment Zacharie, évoquent Dieu intervenant dans les combats pour Jérusalem : « Le Seigneur sortira et combattra ces nations, comme lorsqu’il combat au jour de la bataille » (Za 14, 3). Ces récits n’accordent évidemment aucun mandat divin aux armées contemporaines. Mais ils contredisent l’idée selon laquelle la délivrance d’Israël serait, dans l’ensemble de l’Écriture, exclusivement pacifique. On ne peut dénoncer une lecture sélective de la Bible tout en écartant les épisodes où Dieu, selon le récit sacré, suscite lui-même des chefs de guerre pour délivrer son peuple.

Sur ce dernier point, la démonstration du religieux gagnerait également à intégrer davantage l’histoire diplomatique.

La création de l’État d’Israël en 1948 ne résulte pas d’un mandat biblique accordé par les évangéliques américains. Elle intervient au terme d’un long processus politique, marqué par la déclaration Balfour de 1917, le mandat britannique sur la Palestine, les persécutions antisémites européennes, la Shoah et la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies, adoptée le 29 novembre 1947. Cette résolution recommandait le partage de la Palestine mandataire en deux États, l’un juif et l’autre arabe, et prévoyait un régime international particulier pour Jérusalem. Son application fut bouleversée par la guerre de 1947-1949, dont les conséquences comprennent également l’exode et l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens, événement désigné par ces derniers sous le nom de Nakba.

Rappeler ces faits ne revient ni à approuver toutes les politiques israéliennes ni à nier les droits du peuple palestinien. Cela permet simplement de comprendre que les légitimités historiques, les aspirations nationales et les obligations juridiques ne peuvent être réduites à une controverse d’exégèse. La diplomatie du Saint-Siège offre d’ailleurs un exemple particulièrement éclairant de cette distinction

Le 30 décembre 1993, sous Jean-Paul II, le Saint-Siège signait un accord fondamental avec l’État d’Israël, ouvrant la voie à l’établissement de relations diplomatiques complètes. Cet accord reconnaissait notamment la nécessité de protéger la liberté religieuse, les institutions catholiques et les lieux saints. Il précisait également que le Saint-Siège entendait demeurer étranger aux conflits purement temporels, notamment concernant les territoires disputés et les frontières non réglées. Le 15 février 2000, un autre accord était signé avec l’Organisation de libération de la Palestine, réaffirmant les droits nationaux légitimes du peuple palestinien et la nécessité d’une solution négociée garantissant la paix et la sécurité de tous.

Cette double démarche est significative. L’Église n’a pas demandé à ses diplomates de trancher la question des frontières en interprétant la Genèse. Elle a reconnu des interlocuteurs politiques et recherché les conditions d’une coexistence juste.

Quant à l’influence du sionisme chrétien évangélique aux États-Unis, elle constitue une réalité qu’il serait absurde de nier. Des organisations comme Christians United for Israel, fondée par le pasteur John Hagee, ont développé une capacité de mobilisation religieuse et politique considérable. Certaines interprétations dispensationalistes font effectivement du retour des Juifs sur la terre d’Israël une étape du calendrier prophétique précédant le retour du Christ. Cette conception de l’histoire du salut ne correspond évidemment pas à l’enseignement catholique.

Mais il serait réducteur d’expliquer le soutien américain à Israël principalement par cette seule théologie. Les relations entre les deux pays engagent également des considérations militaires, des intérêts stratégiques, des choix diplomatiques, la politique intérieure américaine et la mémoire de l’antisémitisme. Pour établir qu’une organisation religieuse détermine une décision gouvernementale, il ne suffit pas de constater son influence ou l’importance de ses financements. Encore faut-il démontrer les mécanismes précis par lesquels cette influence s’exerce.

Enfin, un élément essentiel mérite une place plus importante dans cette réflexion : les chrétiens de Terre sainte eux-mêmes.

Les chrétiens palestiniens ne sont pas des figurants dans un affrontement entre judaïsme, islam et protestantisme américain. Ils appartiennent à des communautés dont les racines plongent dans les premiers siècles du christianisme. Leurs souffrances, leurs droits, leur liberté religieuse et leur avenir doivent être pris en considération.

De même, les chrétiens vivant en Israël, les communautés arabes chrétiennes, les pèlerins et les institutions ecclésiales dépendent de garanties concrètes qui ne peuvent être sacrifiées à aucune lecture idéologique du conflit. La défense des innocents de Gaza, la condamnation des violences contre les civils israéliens, le respect des droits palestiniens et la lutte contre l’antisémitisme ne constituent pas des exigences contradictoires. Elles procèdent d’une même conception de la dignité humaine.

C’est pourquoi la dernière affirmation du Frère Paul-Adrien mérite d’être entendue : « Ce qui se passe à Gaza est un scandale. Le justifier au nom de la Bible est un blasphème. » Il est effectivement contraire à la foi chrétienne de présenter la souffrance des innocents comme une nécessité religieuse ou comme l’exécution d’un programme prophétique

. Mais cette condamnation, pour être pleinement cohérente, doit s’accompagner d’une même vigilance à l’égard de toutes les instrumentalisations de l’Écriture. Car la Bible ne peut servir ni à légitimer automatiquement les décisions d’un gouvernement ni à retirer à un peuple ses droits au nom d’un jugement théologique sur sa fidélité à Dieu.

La tradition catholique possède précisément les ressources intellectuelles permettant de dépasser cette alternative. Elle distingue l’ordre de la Révélation, celui de la morale et celui des institutions politiques, sans jamais les rendre étrangers les uns aux autres. Le Frère Paul-Adrien a donc raison de mettre en garde contre les interprétations qui transforment les prophéties en programmes géopolitiques. Mais sa démonstration appelle elle-même cette rigueur exégétique, historique et politique qu’il réclame de ses contradicteurs.

La fidélité à la Bible ne consiste pas à lui faire justifier une souveraineté, pas davantage qu’à lui demander de l’abolir. Elle consiste d’abord à reconnaître ce que Dieu révèle, sans prétendre faire de sa Parole un instrument de nos jugements politiques. Et peut-être est-ce là la question fondamentale que cette vidéo laisse ouverte : en voulant libérer l’Écriture de ses interprétations fondamentalistes, comment éviter de lui imposer une autre lecture, elle aussi déterminée par les conflits de notre temps ?

article écrit avec l’aide d’un prêtre diocésain, conseiller spirituel de Tribune Chrétienne

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