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[SYNTHÈSE] 220 millions de chrétiens exposés à la persécution : comment comprendre le rapport alarmant de l’Aide à l’Église en Détresse

À gauche, une icône de Jésus et de la Vierge Marie détruite par des djihadistes à Maaloula, en Syrie ; à droite, une chrétienne persécutée au Nigeria - credit AED
À gauche, une icône de Jésus et de la Vierge Marie détruite par des djihadistes à Maaloula, en Syrie ; à droite, une chrétienne persécutée au Nigeria - credit AED
Derrière les massacres, les arrestations et les exils forcés, c’est aussi la survie de communautés chrétiennes entières qui est menacée ( intégralité du rapport)

Ils sont environ 220 millions de chrétiens directement exposés à la persécution dans le monde. Ce chiffre, avancé par l’Aide à l’Église en Détresse (AED), constitue le premier enseignement de son rapport « Persécutés et oubliés ? 2024-2026 ». Mais derrière cette estimation mondiale se cache une réalité plus préoccupante encore : dans plusieurs régions d’Afrique, d’Asie et du Proche-Orient, les violences ne menacent plus seulement la sécurité des fidèles. Elles compromettent la survie même de communautés chrétiennes présentes depuis des siècles.

Le document de 44 pages, qui couvre la période du 1er août 2024 au 30 juin 2026, examine la situation dans 18 pays. Dans 55 % d’entre eux, soit environ dix pays, l’oppression des chrétiens s’est aggravée par rapport à la période 2022-2024.

Document Aide à l’Église en Détresse

L’AED s’appuie notamment sur les données du Pew Research Center, selon lesquelles des actes de harcèlement antichrétien ont été recensés dans 165 pays en 2023, contre 160 en 2021. Ces faits vont des agressions verbales aux assassinats. Il ne s’agit donc pas de 165 pays connaissant le même degré de persécution, mais d’un indicateur de l’extension géographique des atteintes à la liberté religieuse.

Trois mécanismes dominent cette évolution : l’expansion du djihadisme, la répression exercée par des États autoritaires et la progression de nationalismes religieux qui considèrent le christianisme comme une présence étrangère.

L’Afrique, nouvel épicentre des violences contre les chrétiens

L’Afrique est devenue l’un des principaux foyers de cette violence. Six des dix pays les plus touchés par le terrorisme selon l’Indice mondial du terrorisme 2026 se trouvent sur ce continent : le Burkina Faso, deuxième du classement, le Niger troisième, le Nigeria quatrième, le Mali cinquième, la Somalie septième et la République démocratique du Congo huitième. Au Burkina Faso, des groupes djihadistes contrôleraient au moins 40 % du territoire. Dans certaines zones, les chrétiens sont contraints d’adopter des règles religieuses imposées par les islamistes. Les femmes doivent se voiler, les hommes porter la barbe, tandis que l’enseignement chrétien aux enfants peut être interdit. Ceux qui refusent risquent l’expulsion ou l’exécution.

Le 25 août 2024, à Sanaba, dans le diocèse de Nouna, 26 hommes ont été assassinés par des combattants du JNIM, organisation affiliée à Al-Qaïda. Les victimes, choisies parmi des chrétiens, des adeptes de religions traditionnelles et des personnes jugées hostiles aux djihadistes, ont été conduites dans une église protestante avant d’être égorgées. Dans les jours suivants, les attaques contre trois paroisses catholiques ont provoqué la fuite d’environ 5 000 femmes et enfants.

Ce massacre illustre un phénomène central du rapport : la violence religieuse devient aussi un instrument de transformation démographique. En terrorisant les habitants, les groupes armés provoquent le départ des familles, l’abandon des villages et la disparition progressive des structures paroissiales.

Nigeria : plus d’un million de chrétiens parmi les déplacés

Au Nigeria, les chiffres sont particulièrement révélateurs. Parmi plus de 3,5 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, au moins un million seraient chrétiennes, selon l’AED. Les violences se concentrent notamment dans le nord et la région centrale, appelée Middle Belt.

Le rapport prend soin de souligner que les affrontements impliquent plusieurs facteurs : terrorisme djihadiste, criminalité, rivalités ethniques et conflits fonciers. Toutes les victimes ne sont pas chrétiennes. Mais certaines attaques ciblent explicitement des communautés en raison de leur foi.

Solomon Ako, chrétien de 33 ans, raconte ainsi avoir été enlevé près de Zaria. Ses ravisseurs exigeaient sa conversion. Devant son refus, il fut frappé, fouetté et enchaîné. Avec d’autres otages, il fut maintenu pendant des heures dans de l’eau froide jusqu’au cou. Au Mozambique, l’AED évoque environ 1 000 chrétiens tués dans la province de Cabo Delgado depuis 2017, dont certains décapités. Au Soudan, plus de 100 églises auraient été endommagées ou détruites depuis le début de la guerre civile. En Birmanie, le Burma Research Institute estime que 343 églises ou bâtiments chrétiens ont été attaqués par les forces de la junte entre le début du conflit et la fin de 2025.

Ces données montrent que la destruction des lieux de culte accompagne fréquemment les violences contre les populations. Une église détruite signifie aussi la disparition d’un lieu de rassemblement, de transmission religieuse et parfois d’assistance sociale.

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Chine et Corée du Nord : quand l’État veut contrôler jusqu’à la foi

En Asie, les mécanismes sont différents, mais les conséquences peuvent être tout aussi graves. En Chine, les autorités ont intensifié leur contrôle sur les communautés chrétiennes non enregistrées. Une vague d’arrestations a commencé à la fin de 2025 et s’est poursuivie en 2026. Le gouvernement impose aux religions reconnues de fonctionner sous la supervision d’organisations approuvées par le Parti communiste.

Depuis septembre 2025, de nouvelles réglementations encadrent sévèrement les activités religieuses sur Internet. La diffusion de liturgies, de prédications ou d’enseignements destinés aux enfants nécessite des autorisations particulières. Dans certaines provinces, les mineurs de moins de 18 ans sont interdits de participation aux activités cultuelles. La question est ici fondamentale : lorsque l’État prétend contrôler la prédication, la formation des jeunes et la nomination des responsables religieux, il ne se contente plus de réglementer l’exercice extérieur du culte. Il intervient directement dans la transmission et l’organisation de la foi.

En Corée du Nord, la possession d’une Bible peut conduire à l’arrestation. Le rapport évoque quelque 190 000 personnes supposées détenues dans les prisons et camps de travail du pays, parmi lesquelles les chrétiens représenteraient une part importante. Il ne fournit toutefois pas de décompte fiable des seuls détenus chrétiens.

Inde et Pakistan : le poids des nationalismes religieux et des conversions forcées

En Inde, l’AED recense plus de 700 actes de violence antichrétienne en 2025. Des célébrations ont été perturbées, des églises vandalisées et des familles empêchées d’enterrer leurs morts selon leurs rites. Certaines ont même été contraintes d’exhumer les corps de leurs proches. Ces violences s’inscrivent dans un climat marqué par la progression du nationalisme hindou et la multiplication des lois dites « anti-conversion ». L’enjeu dépasse les conversions religieuses : il concerne la place accordée aux minorités dans une nation dont certains mouvements veulent définir l’identité principalement à partir de l’hindouisme.

Au Pakistan, les enlèvements de jeunes filles chrétiennes, les conversions forcées à l’islam et les mariages imposés constituent une autre forme de persécution. L’AED souligne l’influence de groupes islamistes qui présentent les minorités comme une menace démographique. Les accusations de blasphème demeurent également une source majeure d’insécurité.

Le rapport rappelle à ce sujet la figure de Shahbaz Bhatti, ministre pakistanais des Minorités assassiné le 2 mars 2011 après avoir défendu Asia Bibi et demandé une réforme de ces lois. Son frère Peter Bhatti signe la préface du document, quinze ans après son assassinat.

photo @AED

Proche-Orient : le risque de disparition des communautés chrétiennes historiques

C’est peut-être au Proche-Orient que les conséquences historiques de ces persécutions apparaissent le plus clairement.En Syrie, la population chrétienne aurait diminué de plus de 80 % depuis 2011, selon les estimations reprises par le rapport. La chute du régime de Bachar el-Assad et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa n’ont pas fait disparaître les inquiétudes. L’attentat contre l’église Mar Elias de Damas, qui a fait 23 morts et 65 blessés selon l’AED, rappelle la fragilité de ces communautés.En Irak, les chrétiens continuent de subir les pressions de milices et diverses discriminations juridiques. Au Liban, les conflits dans le sud du pays ont provoqué des déplacements massifs de population et la destruction de biens appartenant à l’Église.

L’enjeu n’est donc plus seulement de protéger des fidèles contre des attaques ponctuelles. Il est d’empêcher que le christianisme disparaisse progressivement de territoires où il est implanté depuis les origines de l’Église.

Une communauté qui quitte définitivement son village ne perd pas seulement sa maison. Elle abandonne souvent son église, son cimetière, ses traditions liturgiques et un patrimoine spirituel transmis depuis des générations. La reconstruction matérielle ne suffit pas toujours à faire revenir les familles.

Nicaragua : une répression politique dirigée contre l’Église catholique

Le Nicaragua révèle une autre dimension de cette persécution : celle d’un pouvoir politique qui considère l’Église catholique comme une institution concurrente.Selon les données reprises par l’AED, plus de 1 000 agressions contre l’Église auraient été recensées depuis 2018. Au moins 261 membres du clergé catholique ont été expulsés du pays. Près de 140 prêtres et plus de 90 religieuses ont été contraints à l’exil, ainsi que des dizaines de séminaristes.Les autorités ont également procédé à des confiscations, à des fermetures d’institutions et à des restrictions visant les activités religieuses. En novembre 2024, Mgr Carlos Enrique Herrera, président de la Conférence épiscopale du Nicaragua, a lui-même été expulsé.

Cette répression montre qu’il n’est pas nécessaire qu’un État soit officiellement hostile au christianisme pour persécuter l’Église. Il suffit parfois que celle-ci refuse de se soumettre entièrement au pouvoir politique.

Des persécutions différentes, mais une même menace pour la transmission de la foi

L’analyse du rapport permet de distinguer plusieurs formes de persécution, sans les confondre. Les djihadistes cherchent à imposer une domination religieuse par la terreur. Les régimes communistes autoritaires veulent subordonner les communautés chrétiennes à l’État. Certains nationalismes religieux contestent leur légitimité nationale. D’autres gouvernements s’attaquent à l’Église parce qu’elle demeure une institution indépendante. Ces logiques différentes produisent pourtant un résultat comparable : la restriction de la liberté de conscience, la fragilisation des institutions chrétiennes et, dans les cas les plus graves, l’exode des fidèles.

Il serait cependant inexact d’attribuer l’ensemble des violences à une seule cause religieuse. Le rapport insiste sur l’imbrication des facteurs politiques, ethniques, économiques et territoriaux. Cette précision est essentielle pour comprendre les conflits africains, où les communautés musulmanes peuvent également être victimes des mêmes groupes armés.Mais reconnaître cette complexité ne doit pas conduire à effacer les persécutions explicitement antichrétiennes. Lorsqu’un fidèle est sommé de renoncer au Christ, lorsqu’une église est détruite parce qu’elle est chrétienne ou lorsqu’une jeune fille est contrainte de changer de religion, la dimension confessionnelle de la violence ne peut être ignorée.

Une autre question traverse le document : celle de la réponse internationale. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme garantit pourtant la liberté de religion, notamment le droit de manifester sa foi individuellement ou collectivement, en public comme en privé.

En mars 2026, devant les Nations unies à Genève, Mgr Ettore Balestrero, observateur permanent du Saint-Siège, rappelait que les chrétiens subissaient des violences physiques, des détentions arbitraires, des expropriations, l’esclavage, l’exil forcé et des assassinats en raison de leurs convictions.

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Photo @AED

Léon XIV : la liberté religieuse, fondement d’une société juste

Le pape Léon XIV avait lui-même rappelé, en recevant une délégation de l’AED en octobre 2025, que la liberté religieuse constituait la « pierre angulaire de toute société juste, car elle préserve l’espace moral où la conscience peut s’éclairer et s’exercer ». Le Souverain pontife ajoutait : « La liberté religieuse n’est donc pas simplement un droit juridique ou un privilège qui nous serait accordé par les gouvernements ; c’est une condition fondamentale qui rend la réconciliation possible. »Ces paroles éclairent la portée de l’enquête. Défendre les chrétiens persécutés ne consiste pas à réclamer un privilège pour une confession particulière. Il s’agit d’exiger le respect d’une liberté fondamentale, dont la violation menace également les autres communautés religieuses et, plus largement, la dignité humaine.

Il convient enfin de préciser la portée statistique du rapport. Les 18 pays étudiés ne constituent pas un classement exhaustif des États les plus dangereux pour les chrétiens. L’AED a privilégié une analyse qualitative fondée sur des témoignages, des données publiques et les informations recueillies auprès des Églises locales. Le chiffre de 220 millions désigne une population exposée à la persécution et ne signifie pas que chacune de ces personnes a subi personnellement une agression.

Cette rigueur méthodologique ne diminue pas la gravité du constat. Elle permet au contraire de distinguer les faits documentés, les estimations et les risques à long terme.

Au-delà des chiffres, l’avenir de l’Église dans les territoires persécutés

La conclusion la plus préoccupante n’est peut-être pas le nombre de chrétiens aujourd’hui persécutés, mais les conséquences durables de ces violences. Lorsqu’une communauté entière est contrainte à l’exil, lorsqu’un diocèse ne peut plus former de prêtres ou lorsque des enfants grandissent sans pouvoir recevoir librement une éducation chrétienne, c’est la transmission même de la foi qui se trouve compromise.Le rapport de l’Aide à l’Église en Détresse ne décrit donc pas seulement une succession de tragédies. Il révèle une transformation profonde de la géographie du christianisme, sous l’effet conjugué de la violence, de l’autoritarisme et des déplacements forcés.

Dans sa préface, Peter Bhatti rappelle le sacrifice de son frère Shahbaz, ministre pakistanais des Minorités assassiné le 2 mars 2011 pour son engagement en faveur de la liberté religieuse. Peu avant sa mort, celui-ci déclarait : « Je crois en Jésus-Christ, qui a donné sa vie pour nous, et je suis prêt à mourir pour une cause. »

Quinze ans plus tard, cette fidélité demeure celle de millions de chrétiens qui refusent de renoncer à leur foi malgré les menaces.Pour les catholiques d’Occident, dont la liberté de culte demeure largement garantie, le rapport pose finalement une question de responsabilité. La solidarité avec les chrétiens persécutés ne peut se limiter à l’émotion provoquée par les massacres les plus médiatisés. Elle suppose une attention durable, une mobilisation diplomatique, un soutien matériel aux communautés menacées et une prière fidèle pour ceux qui souffrent.

Car derrière les 220 millions de chrétiens exposés à la persécution se joue aussi une question essentielle pour l’avenir de l’Église universelle : combien de communautés chrétiennes pourront encore transmettre leur foi aux générations suivantes si les conditions de leur existence continuent de disparaître ?

Intégralité du rapport de l’Aide à l’Église en détresse

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