La polémique ne faiblit pas au Royaume-Uni. Le 30 juillet 2026, lors d’une visite au château de Cape Coast, au Ghana, Sarah Mullally, archevêque de Cantorbéry, a confirmé son soutien au programme de 100 millions de livres sterling destiné à répondre aux conséquences historiques de la traite transatlantique des esclaves. Trois mois plus tard, cette initiative continue de diviser l’Église d’Angleterre et d’alimenter les débats politiques, alors que de nombreuses paroisses britanniques peinent à entretenir leurs bâtiments et à financer leurs activités pastorales.
Dans cette ancienne forteresse où des milliers d’Africains furent détenus avant leur déportation vers les Amériques, Sarah Mullally avait reconnu la responsabilité historique de certaines institutions anglicanes. Évoquant la repentance chrétienne, elle avait affirmé que celle-ci devait se traduire par des actes concrets. Sa déclaration s’inscrivait dans un programme lancé en 2023, bien avant son accession au siège de Cantorbéry. Baptisé Project Spire, ce dispositif trouve son origine dans des recherches historiques menées par les Church Commissioners, responsables d’une partie du patrimoine financier de l’Église d’Angleterre. Ces travaux ont notamment établi que le fonds ecclésiastique Queen Anne’s Bounty, créé en 1704 pour soutenir les membres les moins fortunés du clergé, avait investi dans la South Sea Company, une société impliquée dans le commerce d’esclaves africains.
Le programme prévoit la constitution d’un fonds d’investissement destiné à soutenir des communautés affectées par cet héritage. Il ne s’agit donc ni d’indemnités individuelles ni d’un versement direct de 100 millions de livres au gouvernement ghanéen. Un groupe consultatif indépendant a néanmoins proposé de porter l’ambition globale à un milliard de livres, sans que l’Église se soit engagée à financer elle-même cette somme.
Mais la contestation a désormais gagné le Parlement britannique. En décembre 2025, vingt-sept parlementaires avaient écrit à Sarah Mullally pour lui demander de renoncer au projet. Selon eux, le patrimoine des Church Commissioners devrait servir prioritairement à soutenir les paroisses, les ministres du culte et l’entretien des édifices religieux.
Le 3 septembre 2026, à la Chambre des communes, le député conservateur Blake Stephenson a directement interrogé les représentants de l’Église d’Angleterre. Rappelant les difficultés financières des paroisses, notamment dans sa circonscription du Mid Bedfordshire, il a demandé si les ressources consacrées à l’examen des fautes historiques de l’institution n’auraient pas été mieux employées à sauver les églises anciennes et à soutenir les générations futures. La réponse de Marsha de Cordova, députée travailliste chargée de représenter les Church Commissioners au Parlement, a été sans ambiguïté : le programme sera maintenu. Elle a précisé qu’aucune somme provenant des quêtes paroissiales ne servirait à son financement et annoncé que 1,6 milliard de livres seraient distribuées sur trois ans pour soutenir la mission et le ministère de l’Église en Angleterre. UK Parliament
La contestation dépasse toutefois le seul cadre parlementaire. Le théologien anglican Nigel Biggar, également membre de la Chambre des lords, estime que cette politique repose sur une interprétation contestable des responsabilités historiques de l’Église. Il rappelle notamment le rôle déterminant joué par des chrétiens britanniques, parmi lesquels William Wilberforce, dans l’abolition de la traite négrière en 1807, puis de l’esclavage dans la majeure partie de l’Empire britannique en 1833.
La légalité même du dispositif est désormais discutée. Le révérend Jamie Franklin et le juriste Bijan Omrani contestent la possibilité d’utiliser le patrimoine des Church Commissioners à cette fin. Une procédure devant la justice britannique est envisagée, tandis que les responsables anglicans défendent la conformité du projet à leur mission.
Certains s’interrogent également sur les bénéficiaires réels de ces investissements et redoutent que des intermédiaires politiques africains puissent en tirer profit. Au-delà de ces polémiques, une question demeure : une institution religieuse doit-elle consacrer des ressources aussi importantes à la reconnaissance de responsabilités historiques lorsque ses propres communautés connaissent des difficultés matérielles et pastorales ? L’Église d’Angleterre affirme pouvoir mener simultanément ces deux missions. Ses opposants considèrent au contraire que la priorité devrait aller à la préservation des églises, au soutien du clergé et à la transmission de la foi. Le débat ne porte donc plus seulement sur la mémoire de la traite négrière, mais sur la vocation même d’une Église et sur l’utilisation de son patrimoine au service de cette vocation.


