Par Philippe Marie
« Notre pays va vraiment mal » Cette confidence d’un jeune prêtre parisien, recueillie au détour d’une conversation, mérite davantage qu’une approbation résignée. Elle dit quelque chose de l’état de notre société, mais aussi de ce que perçoivent ceux qui, chaque jour, accompagnent les Français dans leurs difficultés, leurs interrogations et parfois leur désespoir. Lorsqu’un jeune prêtre, au contact de la jeunesse, de ses aspirations et de ses inquiétudes, formule un tel constat, il faut l’entendre. Car le prêtre n’est pas un commentateur politique. Il reçoit des confidences, accompagne des familles, rencontre des étudiants, des jeunes professionnels, des personnes isolées. Il voit ce que les statistiques ne disent pas toujours : la solitude, la perte des repères, l’angoisse de l’avenir, mais aussi cette quête spirituelle qui conduit de nouveaux visages vers les églises.
Cette parole n’a évidemment pas valeur de diagnostic sociologique. Elle constitue néanmoins un signal que l’Église ne peut ignorer. Quand ceux qui accompagnent les âmes s’inquiètent de l’état d’une nation, le silence des pasteurs devient difficilement justifiable.
C’est précisément dans ce contexte que prend tout son sens l’initiative annoncée le 4 novembre à Lourdes par les évêques de France. À cinq mois de l’élection présidentielle, l’épiscopat entend intervenir dans les grands débats qui détermineront l’avenir du pays : immigration, sécurité, identité, éducation, transmission, précarité et cohésion nationale. Cette décision marque une prise de conscience salutaire. L’Église ne peut se contenter de commenter les conséquences des fractures françaises lorsqu’elle possède, dans sa doctrine sociale, les principes permettant d’en éclairer les causes.
En septembre dernier, lors de sa venue à Paris, le pape Léon XIV avait rappelé cette exigence en reprenant, à l’Élysée, une formule du président Macron : « Une Église prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation. » Le souverain pontife ajoutait que « la communauté chrétienne ne constitue pas un refuge dans lequel on se replierait pour se protéger de son époque ».
Ces paroles obligent. Elles rappellent que la mission spirituelle de l’Église ne l’autorise pas à se désintéresser du destin des hommes et des sociétés.
De l’ultragauche à l’extrême droite, il ne s’agira pas de distribuer des certificats de vertu politique, mais de rappeler des principes qui ne changent pas au gré des élections : La dignité de toute personne humaine, le respect de la vie de sa conception jusqu’à sa fin naturelle, la liberté religieuse, la responsabilité des parents dans l’éducation, la justice sociale, le bien commun et le droit des peuples à transmettre leur héritage culturel ne sont pas des slogans électoraux.
Ils constituent les exigences d’une anthropologie chrétienne qui refuse aussi bien la dissolution de l’homme dans le collectivisme que sa réduction à un individu sans attaches ni devoirs.
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Les violences qui traversent notre société donnent à cette réflexion une gravité particulière. La récente agression d’un éducateur du collège Stanislas, à Rouen, motivée par sa seule identité de blanc, catholique de surcroît , appelle une condamnation sans ambiguïté. Tout comme l’assassinat de Pengo Bossio Wangi, ce jeune chrétien français noir de 26 ans, tué à Trappes le 23 octobre dernier, dans une attaque dont le caractère raciste apparaît désormais clairement au regard des éléments de l’enquête. Le suspect a notamment reconnu avoir ciblé des personnes en raison de leur origine réelle ou supposée.
Ces deux affaires, différentes par leur nature et leur gravité, rappellent une même exigence morale : aucune origine, aucune couleur de peau, aucune conviction religieuse ne saurait diminuer la valeur d’une vie humaine. La dignité humaine ne se défend pas à géométrie variable, selon l’identité des victimes ou les sympathies politiques des commentateurs. C’est précisément sur ce terrain que la parole de l’Église peut retrouver sa force : rappeler ce qui est juste, même lorsque cette vérité dérange son propre camp.
Encore faudra-t-il que les évêques ne se limitent pas à des déclarations suffisamment générales pour ne mécontenter personne. Une parole chrétienne qui éviterait systématiquement les sujets les plus sensibles perdrait une grande partie de sa portée. La défense de la vie, l’avenir de l’enseignement catholique, la place de la famille et la transmission de l’héritage chrétien de la France méritent autre chose que des formulations prudentes.
L’Église n’a pas à choisir le prochain président de la République. Elle doit en revanche contribuer à former les consciences de ceux qui le choisiront. À un moment aussi crucial pour l’avenir de notre pays, les évêques semblent avoir compris qu’ils ne pouvaient plus rester à l’écart du débat national. C’est une responsabilité considérable, qui exigera du courage, de la constance et une véritable indépendance à l’égard de toutes les formations politiques.
La confidence de ce jeune prêtre parisien prend alors une autre dimension. « Notre pays va vraiment mal », disait-il. Peut-être. Mais l’Église manquerait à sa mission si, devant cette inquiétude, elle se contentait d’observer la France s’interroger sur son avenir sans lui rappeler ce qui fait la grandeur de l’homme, la force d’une civilisation et l’espérance d’un peuple. Car l’Église n’a pas vocation à sauver un parti. Elle a le devoir d’éclairer une nation.


