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« Saint Lucky Luke » : quand le sacré devient une caricature commerciale et que le pape sert d’argument promotionnel pour une BD

couverture du dernier album de LUCKY LUKE - capture
couverture du dernier album de LUCKY LUKE - capture
Un cow-boy armé d’un revolver érigé en saint, des références chrétiennes détournées et une rencontre avec le pape Léon XIV mise en avant : entre instrumentalisation du sacré et opération commerciale, le nouvel album de Lucky Luke soulève de sérieuses critiques

Il fallait oser faire d’un cow-boy, revolver à la ceinture, une figure de sainteté. Pour célébrer les 80 ans de Lucky Luke, le scénariste Jul et le dessinateur Achdé ont choisi de s’emparer de l’univers religieux, de ses rites et de ses références les plus sacrées. Dans Saint Lucky Luke, publié le 6 novembre 2026 chez Dargaud, le célèbre justicier du Far West devient l’objet d’un culte aussi grotesque que lucratif. Sous couvert de dénoncer le fanatisme, les auteurs livrent une satire dont la principale matière première demeure le christianisme, ses symboles et ses croyances.

Comme le rapporte TV5MONDE, l’album bénéficie d’un tirage de 350 000 exemplaires. L’opération commerciale est d’envergure pour un personnage dont les aventures se sont déjà vendues à plus de 300 millions d’exemplaires. L’intrigue se déroule au Kansas, où un prédicateur, le révérend Watine, ancien détenu pour vol, découvre les bénéfices qu’il peut tirer de la crédulité religieuse. Sauvé par Lucky Luke, il décide de présenter le cow-boy comme un être doté de pouvoirs surnaturels.

Un culte baptisé « lukisme » voit alors le jour, tandis que des prédicateurs rivaux rivalisent d’imagination pour exploiter financièrement leurs fidèles.

Les références bibliques abondent : invasion de sauterelles, épidémie de variole, catastrophes interprétées comme des interventions divines. L’album va jusqu’à imaginer la commercialisation de l’eau du bain de Lucky Luke, présentée comme miraculeuse. Le dessinateur Achdé a lui-même établi un rapprochement avec Lourdes.

L’allusion est particulièrement malheureuse. À Lourdes, l’eau est distribuée gratuitement et l’Église ne lui reconnaît aucune propriété magique. Rapprocher cette dévotion mariale des manœuvres de charlatans revient à brouiller la distinction entre la foi catholique et son exploitation frauduleuse. L’Église condamne pourtant depuis toujours la superstition et la simonie, ce commerce des réalités spirituelles que le Christ lui-même dénonça en chassant les marchands du Temple.

Mais c’est surtout la représentation de la sainteté qui interroge. Que signifie transformer un homme armé, aussi sympathique soit-il, en personnage quasi messianique ? Dans la tradition catholique, un saint n’est ni un héros populaire ni un justicier dont l’adresse au revolver susciterait l’admiration des foules. La sainteté procède de la grâce divine, de la conversion et de l’imitation du Christ. Elle ne saurait se confondre avec la célébrité, la puissance ou les exploits d’un personnage de fiction.

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Jul établit pourtant des rapprochements entre Lucky Luke, le Christ et saint François d’Assise. Ces comparaisons, présentées sur le registre humoristique, participent d’une banalisation du vocabulaire chrétien, où les réalités les plus élevées de la foi deviennent de simples accessoires narratifs. Le scénariste assume également une intention politique, expliquant vouloir dénoncer le puritanisme et l’affairisme religieux qu’il associe à l’Amérique du président Trump. Une orientation qui révèle combien cette satire du religieux s’inscrit aussi dans une lecture idéologique contemporaine.

Le plus troublant reste cependant l’utilisation médiatique d’une rencontre avec le pape Léon XIV.

Lors du voyage du souverain pontife en France, Jul affirme lui avoir personnellement remis son album, lui déclarant : « Lucky Luke, qui est une icône de la culture populaire, est porteur des mêmes valeurs que vous ». Selon le scénariste, le pape aurait souri et manifesté de l’intérêt. Mais depuis quand un sourire pontifical vaut-il approbation ? Le pape reçoit des visiteurs de toutes sensibilités, accepte des ouvrages et échange avec leurs auteurs. Rien, dans cette rencontre, ne permet d’affirmer qu’il ait approuvé le contenu de la bande dessinée. Encore moins qu’il ait souhaité apporter sa caution à sa commercialisation.

Le paradoxe est saisissant : un album qui prétend dénoncer le commerce de la religion bénéficie lui-même, dans sa promotion, du prestige d’une rencontre avec le chef de l’Église catholique. La figure du pape devient ainsi un élément supplémentaire d’un dispositif médiatique entourant un lancement éditorial particulièrement lucratif.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire l’humour ou de soustraire la religion à toute critique. Mais la liberté de caricaturer n’exonère pas de la responsabilité de respecter ce qui constitue, pour des millions de croyants, le cœur même de leur foi. À force de détourner les symboles chrétiens pour divertir, vendre ou provoquer, on finit par traiter le sacré comme un produit culturel ordinaire, disponible pour toutes les récupérations. La sainteté n’est pas un déguisement, le Christ n’est pas un personnage de western et le pape Léon XIV n’est pas un ambassadeur publicitaire.

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