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Abus dans l’Eglise : Dans le cadre de la visite du pape Léon XIV, qui instrumentalise la parole d’anciens membres de communautés ?

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"Pourquoi cet amalgame, et à qui profite cette présentation trompeuse ?" : L’Alliance des Cœurs Unis citée dans une lettre adressée au Pape n’est ni une communauté religieuse ni une communauté de vie, et aucun abus ou phénomène d’emprise caractérisée n’y a été établi. Pourtant, son nom apparaît parmi les 37 structures dont seraient issus les signataires d’une lettre adressée à Léon XIV

À moins de deux semaines de la venue de Léon XIV en France, 215 personnes présentées comme victimes ou proches de victimes d’abus spirituels ont adressé une lettre au Pape. La Croix a relayé cette initiative le 7 septembre, en évoquant des signataires « issus de 37 communautés catholiques françaises ». Une mobilisation qui intervient à un moment particulièrement sensible, alors que la question des abus occupe une place importante dans la préparation du voyage pontifical. Mais la liste publiée en accompagnement pose un problème : qui rassemble ces témoignages, qui choisit les structures ainsi désignées et quelles vérifications précèdent leur exposition publique ?

La réalité des abus spirituels dans l’Église ne saurait être minimisée. Des mécanismes d’emprise, des abus de conscience et des atteintes graves à la liberté ont été documentés dans plusieurs communautés. Les victimes doivent pouvoir parler et être entendues. Mais la gravité même du sujet interdit de confondre témoignage, signalement, accusation et faits établis. En effet, parmi les 37 noms apparaissent Saint-Jean, les Béatitudes, les Foyers de Charité, le Chemin Neuf, l’Emmanuel, les Focolari, l’Opus Dei, plusieurs Carmels, des instituts religieux, des séminaires et, au milieu de cette énumération, l’Alliance des Cœurs Unis.

Premier problème : celle-ci n’est ni une congrégation religieuse ni une communauté de vie. Ses membres ne vivent pas ensemble sous l’autorité quotidienne d’un supérieur. Il s’agit d’une association spirituelle dont les membres sont répartis sur le territoire et se retrouvent notamment dans des groupes de prière. Cette différence ne la soustrait évidemment à aucune vigilance, mais rend déjà discutable son assimilation, même implicite, aux « 37 communautés catholiques françaises ». Plus sérieusement encore, aucun système d’abus ou d’emprise caractérisée n’y a été établi.

La question est donc simple : quels faits précis permettent aujourd’hui d’associer publiquement l’Alliance des Cœurs Unis à une mobilisation de personnes présentées comme victimes d’abus spirituels ?

Une personne affirme-t-elle y avoir subi une emprise ? Plusieurs ? Quels comportements sont dénoncés ? À quelle époque ? Ces accusations ont-elles été vérifiées ? L’Alliance a-t-elle été interrogée ? Ces vérifications sont d’autant plus nécessaires que le dossier a déjà été examiné par l’autorité ecclésiastique.

Rappelons que le 8 février 2024, Monseigneur Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron, a rendu publiques les conclusions essentielles d’une enquête qu’il avait lui-même demandée après des accusations d’emprise et de dérives sectaires formulées contre l’Alliance. L’évêque n’avait donc pas écarté les accusations : il avait choisi de les faire vérifier. L’enquête, menée pendant un an par le père Gilbert Narcisse, dominicain, assisté d’Aude Haushalter, laïque licenciée en théologie, a notamment étudié les écrits de Gaëtane de Lacoste Lareymondie et auditionné une vingtaine de membres de l’Alliance aux profils différents.

Sur la question qui nous occupe, leur conclusion est nette : « Nous n’avons entendu aucune remarque négative ni même un soupçon sur une déviation ou une emprise sur les personnes. » Plus encore : « Dans l’état actuel de notre enquête, nous n’avons constaté aucune emprise sur les personnes, aucune atteinte à leur liberté, humaine et spirituelle, aucune manœuvre économique douteuse. » Les enquêteurs ajoutaient que « les soupçons sur des fonctionnements condamnables ne nous ont pas été confirmés, faute de preuves ».

Il faut respecter la portée exacte de ces conclusions. Les enquêteurs ne se prononçaient pas définitivement sur le caractère surnaturel des expériences mystiques revendiquées à l’origine de l’Alliance et recommandaient de poursuivre le discernement. Mais ce n’est précisément pas la question soulevée par la liste actuelle : celle-ci concerne l’emprise et les abus spirituels. Et sur ce terrain, l’enquête demandée par l’évêque n’en avait constaté aucun. Un autre élément du communiqué de 2024 prend aujourd’hui une résonance particulière.

Les enquêteurs avaient rencontré l’auteur du premier article de La Croix consacré à l’Alliance en octobre 2022. Ses accusations reposaient notamment sur des témoins anonymes. Le père Narcisse et Aude Haushalter demandèrent si ces personnes accepteraient de témoigner devant eux. La réponse rapportée par Mgr Aillet est sans ambiguïté : « Aucune ne l’a voulu. »

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Les enquêteurs écrivaient alors : « L’impossibilité pour nous de joindre d’autres témoins négatifs rend fragiles ces accusations, plutôt déduites par le journaliste que vraiment observées ou sérieusement analysées. » Ils rapportaient également que le journaliste reconnaissait « qu’il n’a pas fait une enquête très approfondie et qu’il a plutôt senti un climat ».

L’anonymat peut évidemment être indispensable à la protection d’une personne qui se déclare victime. Mais il accroît précisément la responsabilité du journaliste : lorsque le lecteur ne connaît ni l’identité du témoin ni la nature détaillée des faits, il dépend du travail de vérification, du recoupement des témoignages et du contradictoire effectué en amont. Mgr Aillet indiquait par ailleurs que le dossier des signalements de prétendues dérives sectaires auprès de la cellule épiscopale « emprises et dérives sectaires » était considéré comme clos par Mgr Jean-Luc Brunin.

Dès lors, quels éléments nouveaux justifient aujourd’hui la présence de l’Alliance parmi ces 37 structures ?

S’il existe depuis février 2024 de nouveaux témoignages sérieux, ils doivent naturellement être examinés. Une enquête ecclésiale n’interdit jamais que des faits ultérieurs conduisent à modifier une appréciation. Mais encore faut-il les établir et permettre à ceux qu’ils mettent en cause d’y répondre. Et c’est ici que la question dépasse le seul cas de l’Alliance.

Qui a réuni les 215 signataires ? Qui a établi cette liste de 37 structures ? Selon quels critères ? Suffit-il qu’une personne affirme avoir appartenu à un mouvement pour que celui-ci soit publiquement associé aux abus spirituels ? À l’approche de la venue de Léon XIV, cette interrogation prend une dimension supplémentaire. Le choix des personnes appelées à rencontrer le Pape suscite lui aussi des commentaires, notamment autour de Bétharram. Il ne saurait être question de contester la qualité de victime des personnes retenues. Mais une question demeure légitime : qui choisit les interlocuteurs du Pape, selon quels critères et après quelles consultations ?

Il serait imprudent d’affirmer sans preuves que certains groupes manipulent leur parole. Mais il serait tout aussi peu rigoureux de ne pas chercher à comprendre qui organise ces mobilisations et établit des listes dont la publication peut gravement affecter la réputation des associations citées. La cause des victimes est trop importante pour être instrumentalisée au service d’autres objectifs, quels qu’ils soient.

La lutte contre les abus exige de protéger et d’écouter les victimes. Mais elle impose aussi une autre obligation : ne jamais renoncer aux faits, au contradictoire et à la présomption d’innocence. La vérité ne se défend pas par l’amalgame.

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