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Affaire Becciu : l’interminable procès de l’immeuble de Londres reprend, la justice vaticane face à l’épreuve de vérité

cardinal Angelo Becciu - DR
cardinal Angelo Becciu - DR
Le procès en appel du cardinal Giovanni Angelo Becciu reprend officiellement au Vatican avec trois audiences programmées les 3, 4 et 5 février. La justice vaticane s’engage dans une nouvelle phase décisive

C’est un dossier emblématique, où se croisent scandale financier, soupçons de manipulation judiciaire et reconnaissance récente d’une vaste entreprise de calomnie, c’est une opération immobilière devenue affaire d’État vaticane.

Au 60 Sloane Avenue, dans le quartier londonien de Chelsea, l’immeuble à l’origine du scandale cristallise depuis des années l’une des crises les plus graves qu’ait connues la justice du Saint-Siège. L’acquisition de ce bâtiment de prestige, pour un montant estimé à environ 350 millions d’euros, a été financée en partie par des fonds de la Secrétairerie d’État, dont une fraction provenait de ressources destinées à des œuvres caritatives.L’opération, structurée à travers des montages financiers complexes et jugés imprudents, aurait entraîné une perte évaluée à 139 millions d’euros pour les finances vaticanes. Très vite, cette affaire a dépassé le cadre d’une mauvaise décision économique pour devenir un scandale institutionnel majeur, mettant en cause la gouvernance financière du Vatican.

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À l’époque des faits, le cardinal Becciu occupait la fonction stratégique de substitut pour les Affaires générales de la Secrétairerie d’État. Si une certitude dérangeante s’est imposée au fil du temps, celle de l’information du pape François sur les mécanismes financiers engagés, le cardinal s’est néanmoins retrouvé au centre de la tempête médiatique et judiciaire.

En septembre 2020, il a été écarté de ses fonctions et privé des droits liés au cardinalat. En décembre 2023, le tribunal de l’État de la Cité du Vatican l’a condamné en première instance à cinq ans et demi de prison pour détournement de fonds, une décision sans précédent dans l’histoire récente de la Curie.Le cardinal a toujours nié toute malversation, affirmant avoir agi avec l’accord de ses supérieurs et dans l’intérêt du Saint-Siège. Privé de participation au conclave ayant conduit à l’élection du pape Léon XIV, il voit dans le procès en appel une étape décisive pour la reconnaissance de son innocence.

Selon les informations communiquées fin janvier, la reprise du procès de second degré est désormais actée. Trois audiences ont été fixées les 3, 4 et 5 février, marquant une relance officielle de la procédure.Le 12 janvier, la Cour de cassation du Vatican s’était prononcée sur plusieurs recours. Elle avait notamment pris acte de l’abstention volontaire du Promoteur de justice initial, Alessandro Diddi, rendant sans objet la demande de récusation formulée par la défense. La Cour avait également confirmé l’irrecevabilité de l’appel présenté par ce dernier.

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Désormais, l’accusation sera représentée en audience par le Promoteur de justice adjoint, Roberto Zannotti, professeur à l’université Lumsa. Ce changement marque une nouvelle configuration procédurale, destinée à garantir la solidité juridique du procès en appel.

Au-delà des enjeux financiers, le procès en appel s’est chargé d’une dimension explosive, celle de soupçons de manipulation interne. Dans un mémoire adressé à la procure de Rome, le cardinal Becciu et ses avocats dénoncent un « plan diabolique » visant à le faire tomber.Le cœur de cette thèse repose sur le revirement spectaculaire de Mgr Alberto Perlasca, ancien collaborateur du cardinal. Longtemps défenseur de son supérieur, il est devenu en 2020 un témoin clé de l’accusation. Des éléments versés au dossier indiquent qu’il aurait été influencé dans ses déclarations.

Des échanges privés ont révélé l’implication de Francesca Immacolata Chaouqui, déjà condamnée dans l’affaire Vatileaks 2, qui aurait transmis à Perlasca, par l’intermédiaire de tiers, des questions préparées et présentées comme émanant d’un magistrat. Perlasca a reconnu avoir reçu ces documents, alimentant les accusations de falsification du processus probatoire.Un autre élément, longtemps resté en marge du débat public, est venu profondément modifier la lecture du dossier. Le 29 octobre 2025, le tribunal du Vatican a condamné l’historien et journaliste Nicola Giampaolo à trois ans et six mois de prison pour calomnie, avec interdiction d’exercer des fonctions publiques pendant la même durée.

Figure médiatique régulièrement mise en avant dans certaines émissions d’enquête italiennes, Giampaolo avait diffusé pendant des années des accusations jugées mensongères et gravement diffamatoires contre le cardinal Becciu. Le tribunal l’a condamné à verser des dommages et intérêts au cardinal, au Dicastère pour les Causes des Saints et à l’un de ses responsables, établissant l’existence d’une entreprise de dénigrement délibérée.Cette décision judiciaire jette une lumière nouvelle sur l’environnement médiatique et informationnel dans lequel l’affaire Becciu a été construite et amplifiée.

Dans ce contexte tendu et sulfureux , le pape Léon XIV a affirmé à plusieurs reprises que la justice devait être rendue avec transparence et impartialité, sans pressions internes ni règlements de comptes. Il a aussi reçu le cardinal Becciu en audience et exprimé son soutien institutionnel à une justice indépendante, rappelant que la vérité devait être servie dans la charité.Pour le cardinal Becciu, l’enjeu est personnel et vital, obtenir l’annulation d’une condamnation qu’il juge injuste et restaurer son honneur après des années d’exposition médiatique et judiciaire. Pour l’Église, l’enjeu est plus large et plus grave encore : l’affaire de l’immeuble de Londres est devenue un test de crédibilité pour les institutions vaticanes. Elle dira si la justice du Saint-Siège est capable de reconnaître à la fois les fautes réelles, les erreurs de gouvernance, mais aussi les calomnies et les manipulations lorsque celles-ci sont établies.À l’heure où le procès reprend, la justice vaticane se trouve ainsi face à une épreuve de vérité, dont l’issue pèsera durablement sur la confiance des fidèles et sur l’autorité morale de la Curie.

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