Don Lino Zatelli devait célébrer la messe à 8 h 30, mercredi 12 août, dans sa paroisse San Carlo Borromeo, à Trente. Ne le voyant pas arriver, le sacristain s’est rendu au presbytère, où le prêtre de 75 ans a été retrouvé mort. Le drame prend une dimension particulière au regard des semaines qui l’avaient précédé. Don Lino venait d’apprendre qu’il allait devoir quitter la paroisse qu’il servait depuis près de vingt-cinq ans. Son changement d’affectation avait été décidé dans le cadre d’une réorganisation pastorale, alors que la diminution du nombre de prêtres oblige les diocèses à redistribuer leurs forces.
Mais le prêtre ne cachait pas sa souffrance. « Je n’ai jamais demandé à partir », avait-il expliqué à ses paroissiens. Une mobilisation s’était même organisée pour demander son maintien à San Carlo, avec une pétition recueillant plusieurs centaines de signatures.
C’est le quotidien catholique italien Avvenire qui, quelques jours après le drame, a choisi d’élargir la réflexion. Sous la plume du père Maurizio Patriciello, le journal pose une question simple : « Qui prend soin des prêtres ? » L’auteur évoque notamment ces curés âgés qui, lorsqu’ils doivent quitter une paroisse devenue leur univers après des décennies de ministère, peuvent connaître « une sorte d’effondrement psychologique ». Il serait rapide d’établir un lien de causalité direct entre le changement d’affectation de don Lino et son suicide. Un geste aussi tragique ne peut être réduit à une seule explication, et les profondeurs d’une détresse personnelle demeurent largement inaccessibles. Mais la question soulevée mérite d’être entendue.
Depuis plusieurs années, Tribune Chrétienne reçoit régulièrement des messages de prêtres appartenant à différents diocèses français. Ils ne racontent évidemment pas tous la même histoire et il serait abusif d’en tirer une généralité. Mais certains témoignages reviennent avec suffisamment de régularité pour ne pas être ignorés. Il y a la solitude, l’épuisement, parfois le sentiment de ne pas être entendu. Certains prêtres évoquent également des changements d’affectation non désirés, vécus comme une véritable rupture après dix, quinze ou vingt années passées dans la même communauté. Un évêque doit pourtant gouverner son diocèse. Il doit répartir ses prêtres, répondre aux besoins pastoraux et composer avec des effectifs qui se réduisent. Le prêtre diocésain, de son côté, a promis respect et obéissance à son évêque.Mais l’obéissance sacerdotale n’efface pas l’humanité du prêtre.
Quitter une paroisse après vingt ans ne signifie pas simplement changer de lieu de travail. C’est quitter des familles dont on a baptisé les enfants, accompagné les malades, célébré les mariages et enterré les parents. Pour certains prêtres, notamment les plus âgés, la paroisse constitue également leur principal environnement affectif et social.
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À cette fragilité peut s’ajouter une autre épreuve : celle de l’accusation ou de la calomnie. Les scandales d’abus ont démontré la nécessité absolue d’écouter les victimes, de signaler les faits et de permettre à la justice de travailler. Les silences et les dissimulations du passé ont causé des souffrances immenses et profondément atteint la crédibilité de l’Église. Mais la nécessaire protection des victimes ne saurait conduire à oublier la présomption d’innocence. Une accusation peut aujourd’hui bouleverser en quelques heures la vie d’un prêtre. Une mesure conservatoire peut être nécessaire pour protéger toutes les parties et permettre une enquête sereine. Mais lorsque l’accusation devient immédiatement publique, le soupçon peut se transformer en condamnation sociale avant même que la justice civile ou canonique ne se soit prononcée.
Et lorsqu’un prêtre est finalement innocenté, bénéficie d’un classement sans suite ou qu’une procédure n’aboutit pas, reconstruire une réputation atteinte demeure parfois extrêmement difficile. À cela s’ajoutent les calomnies ordinaires, les conflits paroissiaux et désormais les réseaux sociaux, où quelques publications peuvent suffire à installer durablement le soupçon.
Cette souffrance sacerdotale n’est pas seulement une impression. Une importante étude consacrée à la santé des prêtres diocésains français, réalisée à la demande du Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, avait déjà mis en évidence la réalité des états dépressifs et le rôle joué par l’isolement ou l’absence de soutien.
Quatre prêtres interrogés sur dix présentaient également un faible niveau d’accomplissement personnel. Ces chiffres rappellent une évidence trop facilement oubliée : derrière le col romain demeure un homme. Un homme auquel on demande d’écouter lorsque lui-même n’est parfois plus écouté, de consoler lorsqu’il traverse ses propres épreuves, d’accompagner les mourants lorsqu’il est épuisé, de célébrer lorsqu’il souffre et, quelquefois, de quitter sans bruit une communauté à laquelle il avait consacré une partie considérable de sa vie.
Le suicide de don Lino Zatelli ne permet de dresser le procès ni de son évêque, ni de son diocèse, ni de l’institution ecclésiale. Il oblige cependant à poser une question que l’Église ne peut esquiver : qui écoute le prêtre lorsque celui qui passe sa vie à écouter les autres n’a, à son tour, plus personne à qui parler ?


