Depuis 2000 ans

« Aucune institution ecclésiale ne peut être absolutisée » : Léon XIV rappelle que toute forme ecclésiale est subordonnée au Royaume de Dieu

Le pape Léon XIV - capture écran
Le pape Léon XIV - capture écran
L’Église apparaît alors comme une réalité orientée, structurée par une altérité qui en constitue le principe

Lors de l’audience générale consacrée à Lumen gentium, prononcée le 6 mai 2026, Léon XIV propose une réflexion d’ensemble sur la nature et la mission de l’Église, articulant étroitement son inscription historique, sa dimension sacramentelle et son orientation eschatologique. Il ne s’agit pas seulement d’un rappel doctrinal, mais d’une mise en perspective globale où l’institution ecclésiale est comprise à partir de sa finalité ultime.

Le temps pascal confère à l’ensemble une tonalité particulière, en orientant la réflexion vers l’accomplissement final inauguré par la résurrection. Lorsque le pape affirme que « l’Église chemine dans cette histoire terrestre en restant toujours tournée vers son but ultime, qui est la patrie céleste », il situe immédiatement l’Église dans une tension constitutive : elle est dans l’histoire sans être réductible à l’histoire. Le constat selon lequel « nous sommes trop concentrés sur ce qui est immédiatement visible » ouvre une analyse qui dépasse la seule exhortation spirituelle. Il met en lumière une tendance contemporaine à appréhender l’Église à partir de ses seules structures observables.

Théologiquement, cela revient à oublier que sa vérité est eschatologique ; sociologiquement, cela traduit une forme d’immanentisation qui rapproche l’institution ecclésiale des logiques ordinaires des organisations humaines. En rappelant que « l’Église est le peuple de Dieu en marche dans l’histoire […] vers le Royaume de Dieu », le pape réintroduit une dissymétrie essentielle : l’Église n’est pas sa propre mesure, elle est définie par ce vers quoi elle tend. La définition de l’Église comme « sacrement universel de salut » prolonge cette perspective. En tant que « signe et instrument », elle existe dans une relation constitutive à ce qu’elle signifie. Ainsi, lorsqu’il est précisé qu’« elle ne s’identifie pas parfaitement au Royaume de Dieu, mais qu’elle en est le germe et le commencement », c’est toute une ontologie de la médiation qui est affirmée. L’Église ne se comprend pas comme une totalité achevée, mais comme une réalité en référence, ouverte sur un accomplissement qui la dépasse. Cette incomplétude n’est pas une faiblesse, mais la condition même de sa mission.

Lire aussi

La tension entre le « déjà » et le « pas encore » structure alors la présence de l’Église dans l’histoire. Vivre « sans être ni illusionnés ni désespérés » signifie habiter le temps dans une posture d’espérance lucide. L’engagement en faveur « des pauvres, des exploités, des victimes de la violence » apparaît comme une conséquence directe de cette position : il ne s’agit pas d’un simple ajout éthique, mais de l’expression historique de l’orientation vers le Royaume. L’Église se situe ainsi dans une relation critique au monde, non pas en surplomb, mais en tension, participant à l’histoire tout en la jugeant à partir d’un horizon qui la dépasse. Lorsque le pape affirme que « l’Église […] ne s’annonce pas elle-même ; […] tout doit renvoyer au salut en Christ », il précise la nature de cette médiation. L’institution n’a de sens que dans la mesure où elle renvoie à autre chose qu’elle-même.

Cela implique une forme de décentrement permanent, qui empêche toute fermeture autoréférentielle. L’Église apparaît alors comme une réalité orientée, structurée par une altérité qui en constitue le principe.

C’est dans ce cadre que prend place l’affirmation selon laquelle « l’Église est appelée à reconnaître […] le caractère éphémère de ses propres institutions » et que « aucune institution ecclésiale ne peut être absolutisée ». Les structures ecclésiales, bien que nécessaires, portent « l’empreinte fugace de ce monde ». Elles sont donc marquées par l’historicité et la contingence. La « conversion continuelle », le « renouvellement des formes » et la « réforme des structures » apparaissent alors non comme des options, mais comme des exigences internes à la nature même de l’Église.

Sociologiquement, cela signifie que l’institution intègre une dimension réflexive, reconnaissant en elle-même la nécessité de s’ajuster constamment à sa mission.

Enfin, la référence à la communion des saints élargit encore la perspective. En affirmant que « tous les chrétiens forment une seule Église » dans une « communion […] entre l’Église terrestre et l’Église céleste », le pape inscrit la communauté croyante dans une dimension transhistorique. L’Église ne se limite pas à une réalité contemporaine ; elle traverse le temps et unit les générations dans une même dynamique spirituelle. Cette vision relativise le présent et ouvre à une compréhension élargie de la communauté.

LÉON XIV

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint-Pierre
Mercredi 6 mai 2026

« Catéchèse. Les Documents du Concile Vatican II II. La Constitution dogmatique Lumen gentium 8. L’Église, pèlerine dans l’histoire vers la patrie céleste

Chers frères et sœurs, bonjour et bienvenue!

En nous attardant aujourd’hui sur une partie du chapitre VII de la Constitution du Concile Vatican II sur l’Église, méditons sur l’une de ses caractéristiques fondamentales : la dimension eschatologique. En effet, l’Église chemine dans cette histoire terrestre en restant toujours tournée vers son but ultime, qui est la patrie céleste. Il s’agit d’une dimension essentielle que pourtant nous négligeons ou minimisons souvent, car nous sommes trop concentrés sur ce qui est immédiatement visible et sur les dynamiques plus concrètes de la vie de la communauté chrétienne.

L’Église est le peuple de Dieu en marche dans l’histoire, qui a pour but de toute son action le Royaume de Dieu (cf. LG, 9). Jésus a fondé l’Église précisément en annonçant ce Royaume d’amour, de justice et de paix (cf. LG 5). Nous sommes donc appelés à considérer la dimension communautaire et cosmique du salut en Christ et à tourner notre regard vers cet horizon final, afin de mesurer et d’évaluer tout dans cette perspective.

L’Église vit dans l’histoire au service de l’avènement du Royaume de Dieu dans le monde. Elle annonce à tous et en tout temps les paroles de cette promesse, en reçoit un gage dans la célébration des sacrements, en particulier de l’Eucharistie, et les met en œuvre et en expérimente la logique dans les relations d’amour et de service. Elle sait en outre qu’elle est le lieu et le moyen où l’union avec le Christ se réalise « plus étroitement » (LG, 48), tout en reconnaissant que le salut peut être donné par Dieu dans l’Esprit Saint même en dehors de ses limites visibles.

À cet égard, la Constitution Lumen gentium fait une affirmation importante : l’Église est « sacrement universel de salut » (LG, 48), c’est-à-dire signe et instrument de cette plénitude de vie et de paix promise par Dieu. Cela signifie qu’elle ne s’identifie pas parfaitement au Royaume de Dieu, mais qu’elle en est le germe et le commencement, car l’accomplissement ne sera donné à l’humanité et au cosmos qu’à la fin des temps. Les croyants en Christ cheminent donc dans cette histoire terrestre, marquée par la maturation du bien mais aussi par les injustices et les souffrances, sans être ni illusionnés ni désespérés ; ils vivent guidés par la promesse reçue de « Celui qui fait toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5). C’est pourquoi l’Église accomplit sa mission entre le “déjà” du commencement du Royaume de Dieu en Jésus et le “pas encore” de l’accomplissement promis et attendu. Gardienne d’une espérance qui éclaire le chemin, elle est également investie de la mission de prononcer des paroles claires pour rejeter tout ce qui mortifie la vie et en empêche le développement, et de prendre position en faveur des pauvres, des exploités, des victimes de la violence et de la guerre, ainsi que de tous ceux qui souffrent, dans leur corps et dans leur esprit (cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n° 159).

Signe et sacrement du Royaume, l’Église est le peuple de Dieu en pèlerinage sur la terre qui, à partir précisément de la promesse finale, lit et interprète à la lumière de l’Évangile les dynamiques de l’histoire, dénonçant le mal sous toutes ses formes et annonçant, par la parole et par les œuvres, le salut que le Christ veut réaliser pour toute l’humanité et son Royaume de justice, d’amour et de paix. L’Église, donc, ne s’annonce pas elle-même ; au contraire, en elle, tout doit renvoyer au salut en Christ.

Dans cette perspective, l’Église est appelée à reconnaître humblement la fragilité humaine et le caractère éphémère de ses propres institutions qui, bien qu’étant au service du Royaume de Dieu, portent l’empreinte fugace de ce monde (cf. LG, 48). Aucune institution ecclésiale ne peut être absolutisée ; au contraire, puisqu’elles vivent dans l’histoire et dans le temps, elles sont appelées à une conversion continuelle, au renouvellement des formes et à la réforme des structures, à la régénération constante des relations, afin qu’elles puissent véritablement correspondre à leur mission.

Dans la perspective du Royaume de Dieu, il faut également prendre en compte la relation entre les chrétiens qui accomplissent aujourd’hui leur mission et ceux qui ont déjà achevé leur existence terrestre et se trouvent dans un état de purification ou de béatitude. Lumen gentium affirme en effet que tous les chrétiens forment une seule Église, qu’il existe une communion et une participation aux biens spirituels fondée sur l’union avec le Christ de tous les croyants, une sollicitude fraternelle entre l’Église terrestre et l’Église céleste : cette communion des saints qui se vit en particulier dans la liturgie (cf. LG, 49-51). En priant pour les défunts et en suivant les traces de ceux qui ont déjà vécu en tant que disciples de Jésus, nous sommes nous aussi soutenus dans notre cheminement et nous renforçons l’adoration de Dieu : marqués par l’unique Esprit et unis dans l’unique liturgie, avec ceux qui nous ont précédés dans la foi, nous louons et rendons gloire à la Très Sainte Trinité.

Soyons reconnaissants aux Pères conciliaires de nous avoir rappelé cette dimension si importante et si belle de l’être chrétien, et efforçons-nous de la cultiver dans notre vie.

Je salue cordialement les personnes de langue française, en particulier les paroisses et les Instituts scolaires de France, ainsi les pèlerins venus de Suisse, de Belgique du Cameroun.

Frères et sœurs, puisse ce Temps pascal raviver notre espérance pour que nous ne sombrions pas dans le désespoir face aux injustices et aux souffrances causées par les violences. Laissons-nous guider par la promesse du Royaume de Dieu que nous offre le Ressuscité.

Que Dieu vous bénisse ! »

Source Vatican

Recevez chaque jour notre newsletter !