Ce jeudi 5 novembre 2026, la publication d’un décret révèle un nouveau tournant dans la crise qui divise les catholiques syro-malabars en Inde.Un tribunal ecclésiastique créé pour juger des prêtres refusant une réforme liturgique, puis suspendu par la plus haute juridiction du Vatican avant d’être définitivement dissous. L’affaire, révélée cette semaine, constitue un nouvel épisode d’une crise qui a profondément ébranlé l’Église catholique syro-malabare, l’une des principales Églises orientales en communion avec Rome.

Monseigneur Raphael Thattil, archevêque majeur de cette Église, a signé le 30 septembre 2026 un décret supprimant le tribunal spécial institué dans l’archéparchie d’Ernakulam-Angamaly, au Kerala, dans le sud de l’Inde. Cette décision, rendue publique dans l’édition de novembre du bulletin officiel Ernakulam Missam, intervient après une procédure canonique inhabituelle.
Pourquoi l’orientation du prêtre pendant la messe a-t-elle provoqué une telle crise ?
L’Église syro-malabare, héritière de la tradition chrétienne de saint Thomas, rassemble près de cinq millions de fidèles. Dans l’archéparchie d’Ernakulam-Angamaly, qui compte environ 500 000 catholiques, le conflit porte sur la célébration de la Sainte Qurbana, liturgie eucharistique propre à cette Église orientale. Depuis plus d’un demi-siècle, les prêtres de cette région célèbrent majoritairement l’intégralité de la messe face aux fidèles, y compris pendant la consécration eucharistique. Mais ailleurs, certains diocèses ont conservé une célébration tournée vers l’autel.
Pour mettre fin à ces différences, le Synode syro-malabar, avec le soutien de Rome, a adopté une formule commune : le prêtre célèbre face aux fidèles pendant la liturgie de la Parole, se tourne vers l’autel pendant la prière eucharistique, puis fait de nouveau face à l’assemblée après la communion. Pour les contestataires, cette décision remet en cause un usage local profondément enraciné, qu’ils associent à la participation des fidèles encouragée par Vatican II. Les défenseurs de la réforme y voient au contraire une manière de préserver l’héritage liturgique oriental et l’unité de leur Église. Le conflit ne concerne donc ni la messe traditionnelle latine ni le rite de Paul VI, mais deux pratiques au sein d’une même tradition catholique orientale.
Décidée dès 1999, puis généralisée à partir de 2021, cette réforme a provoqué une résistance considérable. Des centaines de prêtres ont refusé de l’appliquer. En décembre 2023, le pape François avait lui-même averti les opposants du risque d’excommunication
Un tribunal créé avec l’accord de Rome, puis suspendu par la justice vaticane
Le 18 décembre 2024, Mgr Raphael Thattil a institué un tribunal spécial de huit membres, présidé par le père James Mathew Pampara, pour examiner les affaires disciplinaires liées à cette contestation. Le quotidien indien The Times of India avait alors précisé que cette juridiction exceptionnelle avait été constituée avec l’approbation du Dicastère pour les Églises orientales, dans un climat où le fonctionnement normal de la justice diocésaine était devenu difficile. Quatre prêtres avaient notamment été poursuivis après avoir refusé les directives de leur hiérarchie. Certains avaient été privés de la possibilité de célébrer publiquement les sacrements ou d’entendre les confessions. Mais des irrégularités procédurales ont été alléguées dans deux dossiers. Mgr Mathew Moolakkatt, chargé de l’administration de la justice syro-malabare, avait ordonné leur suspension provisoire. Le président du tribunal spécial a contesté cette décision devant la Signature apostolique.
Le 1er octobre 2025, cette dernière a ordonné la suspension de toutes les procédures, interdit l’ouverture de nouvelles affaires et demandé la transmission des dossiers. Les deux dernières affaires ont ensuite été confiées au tribunal ecclésiastique ordinaire, ouvrant la voie à la dissolution de la juridiction exceptionnelle.
Des prêtres rétablis et un compromis liturgique confirmé
Plusieurs évolutions récentes témoignent d’un apaisement. Les suspensions des pères Jacob Pozholipparambil et Varghese Manavalan ont été levées respectivement en avril et juin 2026. Trois des quatre prêtres initialement renvoyés devant le tribunal figurent désormais dans l’annuaire ecclésiastique avec des responsabilités paroissiales. Une lettre du 10 septembre 2026, également publiée dans le bulletin de novembre, confirme le compromis liturgique conclu en 2025 : les célébrations entièrement face aux fidèles restent autorisées, à condition qu’au moins une Sainte Qurbana soit célébrée selon la forme synodale les dimanches et fêtes d’obligation. Le 30 août dernier, la cathédrale Sainte-Marie d’Ernakulam a rouvert au culte après presque quatre années de fermeture. Un accord spécifique y prévoit notamment une célébration dominicale selon la forme synodale, les autres pouvant conserver l’usage local.
La dissolution du tribunal ne constitue donc ni un abandon de la réforme ni une condamnation de l’autorité du Synode. Elle rappelle cependant que les sanctions ecclésiastiques doivent respecter les garanties du droit canonique. Sous le pontificat de Léon XIV, cette décision marque une étape supplémentaire vers la réconciliation. Elle laisse néanmoins ouverte une question essentielle : comment préserver l’unité liturgique d’une Église lorsque la manière même de célébrer l’Eucharistie est devenue un facteur de division entre ses prêtres et ses fidèles ?


