À Istres, une décision du diocèse d’Aix-en-Provence et Arles soulève une question aussi délicate que douloureuse : comment honorer les victimes d’abus dans l’Église tout en maintenant, à quelques mètres de leur futur mémorial, une œuvre monumentale réalisée par un artiste lui-même mis en cause pour de graves violences ? Relayé ces derniers jours sur Facebook, le projet concerne l’église de la Sainte-Famille, dont la façade est ornée d’une vaste mosaïque de Marko Rupnik, ancien jésuite slovène accusé par plusieurs religieuses d’abus spirituels, psychologiques et sexuels.
Le diocèse prévoit d’inaugurer le 28 février 2027 une stèle dédiée aux victimes d’abus. Celle-ci serait installée sur le parvis, face à la mosaïque de Rupnik, qui demeurerait en place. Une juxtaposition pour le moins troublante.
La mosaïque d’Istres, composée de milliers de pierres, occupe une place importante sur la façade de l’église de la Sainte-Famille. Son auteur, Marko Rupnik, a longtemps bénéficié d’une reconnaissance considérable dans les milieux artistiques et ecclésiastiques. Mais les accusations portées contre lui ont profondément bouleversé la perception de son œuvre. Plusieurs femmes l’accusent d’avoir exercé une emprise spirituelle et commis des violences sexuelles dans un contexte religieux. Exclu de la Compagnie de Jésus en 2023, Rupnik fait l’objet d’une procédure canonique concernant ces accusations, dont l’issue définitive n’est pas établie.
La question du maintien de ses mosaïques dans les églises est depuis devenue particulièrement sensible. À Istres, l’archevêque d’Aix-en-Provence et Arles, MonseigneurChristian Delarbre, aurait initialement envisagé leur retrait. La solution annoncée consiste finalement à conserver l’œuvre tout en installant, face à elle, un mémorial destiné aux victimes. Le projet prend une dimension plus singulière encore lorsqu’on découvre l’identité de l’artiste associée à cette démarche mémorielle.
La stèle doit s’inscrire dans le projet Renaissance, la symphonie des tesselles, porté par sœur Samuelle, religieuse et mosaïste française qui a travaillé au Centre Aletti, à Rome, et qui a elle-même dénoncé des violences qu’elle attribue à Marko Rupnik. Son projet artistique, auquel participent des personnes victimes d’abus et leurs soutiens, entend exprimer un chemin de reconstruction et d’espérance. L’intention de rendre hommage aux victimes ne saurait être contestée. Mais la disposition envisagée interroge : comment comprendre qu’une œuvre née de la souffrance des victimes soit placée face à celle de l’homme qu’une de ces femmes accuse ?
Certains pourront y voir un geste de réparation, donnant symboliquement la parole aux victimes là où l’œuvre de Rupnik occupe depuis longtemps l’espace public. D’autres y perçoivent déjà une confrontation permanente avec un passé douloureux. La position personnelle de sœur Samuelle sur cette installation précise mérite donc d’être connue avant de conclure qu’elle lui serait imposée.
Ajoutons que le contraste avec Lourdes est saisissant. En septembre 2026, Monseigneur Jean-Marc Micas, évêque de Tarbes et Lourdes, a fait procéder au masquage de l’ensemble des mosaïques de Rupnik ornant la basilique Notre-Dame-du-Rosaire. Cette décision visait notamment à éviter que leur présence ne ravive la souffrance des victimes. À Istres, le diocèse privilégie une approche radicalement différente, dont la cohérence demande à être expliquée.
Pourquoi maintenir une œuvre devenue si controversée ? Le mémorial est-il destiné à lui répondre symboliquement ? Les victimes concernées ont-elles été consultées sur cette disposition ? Il appartient désormais au diocèse de répondre à ces interrogations. Car la réparation ne saurait se réduire à un geste artistique, aussi généreuse soit son intention. Elle suppose une attention véritable à la parole et à la dignité des personnes blessées. À vouloir faire cohabiter la mémoire des victimes et l’œuvre de l’homme qu’elles mettent en cause, le diocèse prend le risque de créer une incompréhension supplémentaire là où l’Église devrait précisément chercher à restaurer la confiance.


