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La ville de Rouen transforme une église en brasserie- restaurant

Façade de l'église Saint-Nicaise de Rouen - DR
Façade de l'église Saint-Nicaise de Rouen - DR
N’y avait-il vraiment aucune autre destination possible que de transformer une église en restaurant ?

C’est une décision qui suscite incompréhension et tristesse. À Rouen, la municipalité a acté la transformation de l’église Saint-Nicaise de Rouen en restaurant-brasserie. Un lieu consacré à Dieu, à la prière et au silence, s’apprête à devenir un espace de consommation et de divertissement. Saint-Nicaise n’est pas un édifice quelconque. Son histoire remonte aux origines chrétiennes de la ville, puisqu’une première chapelle aurait été fondée dès le VIIe siècle par saint Ouen, archevêque de Rouen, pour abriter des reliques de saint Nicaise. Au fil des siècles, l’église s’est enracinée dans la vie locale, devenant paroissiale au XIVe siècle, traversant les troubles des guerres de Religion, subissant pillages et transformations, mais demeurant un lieu de culte vivant. L’ancienne église était déjà connue pour son orgue du XVIIe siècle, signe de l’importance de la musique sacrée dans ce lieu.

Le grand orgue avec ses 4 plans sonores – DR

L’édifice actuel porte quant à lui les marques de l’histoire plus récente. Après l’incendie de 1934, qui détruisit en partie l’église, la reconstruction fut confiée aux architectes Pierre Chirol et Émile Gaillard, avec l’usage du béton armé, selon les techniques de l’époque. Rouverte au culte en 1940, dotée de vitraux modernes, elle a continué à remplir sa mission pendant plusieurs décennies. Mais à la fin du XXe siècle, la dégradation du béton, les infiltrations d’eau et l’absence d’entretien suffisant ont progressivement fragilisé l’ensemble, conduisant à une fermeture au public en 2006, puis à une désaffectation officielle en 2017.

Le grand orgue, reconstruit après la guerre et achevé en 1957, s’inscrivait dans cette continuité. Il était l’un des trois plus importants de Rouen, témoin d’un savoir-faire et d’une tradition liturgique vivante. Aujourd’hui, il est démonté pour être transféré vers l’église du Saint-Esprit, dans le 12ᵉ arrondissement de Paris, où il sera restauré et réinstallé. Là encore, la justification avancée est celle de la préservation, mais ce transfert consacre surtout le détachement de l’instrument de son cadre spirituel originel.

Comme souvent dans ce type de dossier, l’argument principal reste celui du coût de l’entretien. L’édifice serait devenu trop fragile, trop cher à restaurer, trop lourd à porter pour les finances publiques. Pourtant, cette explication, répétée à l’identique dans de nombreux cas, apparaît incomplète. Le coût invoqué aujourd’hui est aussi la conséquence d’un long désintérêt.

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Lorsque pendant des années, l’entretien est différé, lorsque la vie paroissiale s’étiole, lorsque l’attention portée au patrimoine religieux diminue, il devient inévitable que les bâtiments se dégradent et que leur sauvegarde devienne plus difficile.

Il y a donc, derrière cette décision, autre chose qu’une simple contrainte budgétaire. Il y a une absence de volonté de maintenir un usage religieux, de préserver un lieu dans sa vocation première. D’autres voies auraient pu être explorées, qu’il s’agisse d’une réaffectation respectueuse du caractère sacré, d’un projet associatif, caritatif ou culturel en lien avec l’identité du lieu. L’église avait d’ailleurs conservé, jusque dans les années 2010, une dimension sociale, avec des distributions de repas organisées pour les plus démunis, dans la continuité de la tradition chrétienne de charité.

La transformation en brasserie, portée par un projet mêlant production de bière, restauration et espace muséal, marque donc un choix clair. Celui de faire entrer pleinement ce lieu dans une logique commerciale. Même si certains éléments seront restaurés, même si la structure sera préservée, la signification du lieu est profondément modifiée. Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large. L’église Saint-Nicaise a été désacralisée, occupée un temps en 2016 par des militants qui demandaient une réflexion collective sur son avenir, puis finalement vendue. À chaque étape, la question de son devenir a été posée, mais la solution retenue aujourd’hui semble entériner une forme de renoncement. Car au-delà du cas de Rouen, c’est une interrogation plus profonde qui apparaît. Que faisons-nous de nos églises lorsque la pratique religieuse recule ? Les considérons-nous uniquement comme des charges financières ou comme des héritages à transmettre ? Peut-on réduire un édifice consacré, chargé de siècles d’histoire et de prière, à une simple opportunité de reconversion économique ?

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