Quelques semaines après sa visite à Naples et au sanctuaire de Pompéi, le pape Léon XIV est revenu en Campanie pour un déplacement particulièrement symbolique. À Acerra, l’une des villes les plus touchées par le scandale environnemental de la « Terre des Feux », le Saint-Père a rencontré les évêques, le clergé, les religieux ainsi que les familles des victimes de la pollution. Cette visite revêtait également une dimension particulière puisqu’elle répondait à un souhait du pape François, qui avait exprimé le désir de se rendre dans cette région sans pouvoir concrétiser ce projet. Dès le début de son intervention, Léon XIV a d’ailleurs rendu hommage à l’héritage de l’encyclique Laudato si’, dont il a rappelé l’importance pour la mission de l’Église face aux défis écologiques et sociaux.
Le ton du discours s’est rapidement fait grave. Évoquant les blessures profondes de cette terre, le Pape a dénoncé ce qu’il a appelé « un concentré mortel d’intérêts obscurs et d’indifférence au bien commun » qui a « empoisonné l’environnement naturel et social ». Dans une région marquée par des décennies de trafics illégaux de déchets toxiques, ces paroles ont trouvé un écho particulier. Depuis les années 1980, de nombreuses enquêtes judiciaires ont mis en lumière le rôle joué par la Camorra dans l’enfouissement clandestin et l’incinération illégale de déchets industriels, provoquant une catastrophe environnementale et sanitaire dont les conséquences continuent d’affecter les populations locales. Le moment le plus fort du discours est sans doute venu lorsque Léon XIV a évoqué directement les victimes :
« Je suis venu avant tout recueillir les larmes de ceux qui ont perdu des êtres chers, tués par la pollution environnementale provoquée par des personnes et des organisations sans scrupules, qui ont pu agir trop longtemps dans l’impunité. »
Sans prononcer le mot « mafia », le Saint-Père a clairement désigné ceux qui ont permis cette tragédie. Son accusation vise non seulement les organisations criminelles, mais aussi les complicités, les silences et les démissions qui ont rendu possible un tel système.Le pape Léon XIV a cependant refusé de s’en tenir à une simple dénonciation. À la veille de la Pentecôte, il a choisi de placer son discours sous le signe de l’espérance en s’appuyant sur la célèbre vision des ossements desséchés du prophète Ézéchiel. Comme le prophète contemplant une vallée couverte d’ossements, les habitants de la Terre des Feux ont vu leurs terres défigurées, leurs paysages dévastés et leurs familles éprouvées par la maladie et le deuil. Pourtant, Dieu pose cette question : « Ces ossements pourront-ils revivre ? »
Pour Léon XIV, la réponse ne peut venir que d’un engagement renouvelé de chacun. Il a appelé les habitants à poursuivre leur combat pour la justice, à refuser la résignation et à croire qu’une renaissance demeure possible.
S’adressant aux familles frappées par la souffrance, il les a invitées à transmettre aux nouvelles générations « ce sens de la responsabilité qui a trop souvent fait défaut », ajoutant : « Laissez mourir le ressentiment. Pratiquez vous-mêmes la justice que vous réclamez. Témoignez de la vie. Éduquez à l’attention et au soin des autres. » Le Saint-Père a également lancé un appel aux prêtres, aux religieux et aux responsables de la société civile. Il a dénoncé « une culture du privilège, de l’arrogance et de l’absence de responsabilité » qui, selon lui, a causé « tant de mal à cette terre ».
Au-delà du seul cas de la Campanie, le discours de Léon XIV apparaît comme une mise en garde plus large contre toutes les formes de criminalité organisée qui prospèrent lorsque l’argent, le pouvoir ou les intérêts particuliers prennent le pas sur la dignité humaine et le bien commun.Dans cette terre meurtrie, le Pape a voulu rappeler que l’Évangile n’est pas seulement une parole de consolation. Il est aussi une parole de vérité. Une vérité qui ose nommer le mal, dénoncer l’injustice et appeler chacun à la conversion.
À Acerra, devant les familles marquées par des années de souffrance, Léon XIV a ainsi donné à son pontificat l’une de ses prises de parole les plus fortes sur la responsabilité morale, la justice sociale et la défense de la création. Derrière les « organisations sans scrupules » et les « intérêts obscurs indifférents au bien commun » dénoncés par le Pape, beaucoup ont reconnu les mécanismes qui ont permis à la Camorra d’enrichir quelques-uns au prix de la santé et de la vie de milliers de personnes. Mais le Saint-Père a surtout voulu rappeler qu’aucune fatalité n’est définitive lorsque les hommes choisissent la vérité, la justice et l’espérance.
Texte intégral
Traduction Tribune Chrétienne
« Éminences, Excellences,
chers frères et sœurs, bonjour et merci pour votre accueil !
Je remercie le Seigneur de pouvoir vous rencontrer, en revenant en Campanie quelques jours seulement après ma visite au sanctuaire de Pompéi et à la ville de Naples. Vous savez que le pape François avait déjà souhaité venir ici, dans ce territoire qui a tristement reçu le nom de « Terre des feux », mais cela ne lui avait pas été possible. Aujourd’hui, nous voulons réaliser ce désir qui était le sien, en reconnaissant le grand don que l’encyclique Laudato si’ a représenté pour la mission de l’Église sur cette terre. En effet, parmi vous, le cri de la création et celui des pauvres se sont fait entendre de manière particulièrement dramatique, en raison d’une concentration mortelle d’intérêts obscurs et d’indifférence au bien commun, qui ont empoisonné l’environnement naturel et social. C’est un cri qui appelle à la conversion !
Dans cette cathédrale, nous vivons un premier moment, celui de la communauté ecclésiale et, j’oserais dire, le plus familial de ma visite. Puis, sur la place, nous rencontrerons symboliquement l’ensemble de la société. Je suis venu avant tout recueillir les larmes de ceux qui ont perdu des êtres chers, tués par une pollution environnementale provoquée par des personnes et des organisations sans scrupules, qui ont pu agir impunément pendant trop longtemps. Je suis également ici pour remercier ceux qui ont répondu au mal par le bien, en particulier une Église qui a su faire preuve de courage dans la dénonciation et la prophétie, afin de rassembler le peuple dans l’espérance.
Sachant que je vous visite à la veille de la Pentecôte, j’ai cherché dans les Saintes Écritures une page capable d’interpréter et d’inspirer votre cheminement. Je l’ai trouvée dans la grandiose vision du prophète Ézéchiel, conduit par le Seigneur à vivre une expérience qui devait devenir pour le peuple en exil un puissant message de résurrection. Ézéchiel raconte :
« La main du Seigneur fut sur moi ; le Seigneur me fit sortir en esprit et me déposa au milieu d’une vallée remplie d’ossements. Il me fit passer près d’eux, tout autour. Je vis qu’ils étaient très nombreux à la surface de la vallée et qu’ils étaient complètement desséchés » (Ez 37, 1-2).
Très chers frères et sœurs, Dieu avait placé l’homme et la femme dans un jardin pour qu’ils le cultivent et le gardent. Tout y était vie, beauté et fécondité. Cette terre elle-même était autrefois appelée Campania felix, la Campanie heureuse, tant elle fascinait par sa fertilité, ses productions et sa culture, comme un hymne à la vie. Pourtant, voici que la mort est venue, celle de la terre et celle des hommes. Nous pouvons nous identifier à la stupeur du prophète devant cette étendue d’ossements desséchés. Nous souffrons de la dévastation qui a compromis un écosystème merveilleux, des lieux, des histoires et des mémoires. Face à cette réalité, deux attitudes sont possibles : l’indifférence ou la responsabilité. Vous avez choisi la responsabilité et, avec l’aide de Dieu, vous avez entrepris un chemin d’engagement et de recherche de la justice.
Le Seigneur pose alors à Ézéchiel une question :
« Il me dit : “Fils d’homme, ces os pourront-ils revivre ?” Je répondis : “Seigneur Dieu, c’est toi qui le sais” » (Ez 37, 3).
Très chers amis, Dieu nous adresse aujourd’hui des questions nouvelles qui élargissent notre horizon. Il sait que nous avons un cœur qui cherche la vie et aspire à l’éternité, mais que nous remettons trop facilement ces attentes à un temps indéfini et lointain, à un monde différent qui n’existe pas encore. Ézéchiel, lui, doit servir le peuple qui est là, dans la situation où il se trouve. De même, nos Églises ont pour mission de faire résonner ici et maintenant la Parole de Dieu.
Cette Parole nous demande si nous croyons en ses propres possibilités : elle est Parole de vie. Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est pour répondre à cette Parole. Et nous répondons ainsi :
Seigneur, la mort semble être partout, l’injustice semble avoir triomphé, la criminalité, la corruption et l’indifférence continuent de tuer, le bien paraît desséché. Pourtant, puisque tu nous demandes : « Ces os pourront-ils revivre ? », nous croyons et nous disons : « Seigneur Dieu, c’est toi qui le sais ! » Tu sais que nous pouvons nous relever, parce que c’est toi-même qui nous prends par la main. Tu sais que notre désert peut fleurir. Tu sais transformer le deuil en joie.
Frères et sœurs, tout cela est très concret : c’est une promesse qui devient déjà réalité. Dans son encyclique Laudato si’, le pape François, tout en dénonçant un paradigme de mort, a clairement annoncé l’irruption silencieuse d’une vie nouvelle. Après avoir énuméré des situations où des personnes recommencent à agir ensemble et donnent une nouvelle forme à la justice sociale et environnementale, il écrit :
« L’authentique humanité, qui invite à une nouvelle synthèse, semble habiter au milieu de la civilisation technologique, presque imperceptiblement […]. Sera-t-elle une promesse permanente qui, malgré tout, éclot comme une résistance obstinée de ce qui est authentique ? » (Laudato si’, n° 112).
Très chers amis, soyez les témoins de cette « résistance obstinée » qui devient renaissance là où l’Évangile éclaire et transforme la vie. C’est ce que nous a enseigné le concile Vatican II, notamment dans la constitution Gaudium et spes. Le Seigneur nous pose des questions nouvelles sur notre manière de vivre dans nos quartiers, sur notre disponibilité à travailler ensemble entre personnes et institutions, sur notre passion éducative, sur l’honnêteté dans le travail, sur une répartition juste du pouvoir et des richesses, sur le respect dû aux personnes et à toutes les créatures.
Ces terres pourront-elles revivre ? Soyez vous-mêmes la réponse : une communauté unie dans la foi et dans l’engagement. Alors la vie se multipliera.
Voici ensuite le commandement du Seigneur à son prophète :
« Prophétise sur ces ossements et dis-leur : “Os desséchés, écoutez la parole du Seigneur. Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces os : Voici que je vais faire entrer en vous un esprit, et vous revivrez” » (Ez 37, 4-5).
Ézéchiel obéit et constate :
« Je prophétisai comme cela m’avait été ordonné. Pendant que je prophétisais, il y eut un bruit ; puis un mouvement se produisit : les os se rapprochèrent les uns des autres. Je regardai : des nerfs apparurent sur eux, la chair se forma et la peau les recouvrit ; mais il n’y avait pas encore d’esprit en eux » (Ez 37, 7-8).
Nous comprenons ainsi que le miracle ne se produit pas d’un seul coup. Le prophète est certainement émerveillé par ce qu’il voit et entend, mais cela ne suffit pas encore : il manque quelque chose. Il en va de même pour nous. Il faut encore faire confiance, encore écouter, encore croire. Les choix que vous avez faits, le chemin ecclésial que vous avez parcouru, les petites et grandes reprises par lesquelles vous avez affronté la douleur, tout cela n’est pas encore l’achèvement du chemin. Si l’on s’arrête, on recule.
En effet, le Seigneur parle de nouveau à Ézéchiel :
« Prophétise à l’esprit, prophétise, fils d’homme, et dis à l’esprit : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Esprit, viens des quatre vents et souffle sur ces morts afin qu’ils revivent. Je prophétisai comme il me l’avait ordonné, et l’esprit entra en eux ; ils reprirent vie et se dressèrent sur leurs pieds : c’était une armée immense, innombrable » (Ez 37, 9-10).
Frères et sœurs, que l’Esprit Saint vous accorde de voir se lever une « armée » de paix qui guérisse les blessures de cette terre et de ses communautés. Non plus un feu qui détruit, mais un feu qui ravive et réchauffe, le feu de l’Esprit qui embrase les cœurs et les esprits de milliers et de milliers d’hommes et de femmes, d’enfants et de personnes âgées, et qui inspire le soin, la consolation, l’attention et l’amour véritable.
Vous surtout, familles frappées par la mort, faites naître une vie nouvelle en transmettant à vos fils et à vos filles, à vos petits-enfants et à vos voisins, ce sens de la responsabilité qui a trop souvent fait défaut jusqu’à présent. Laissez mourir le ressentiment, pratiquez les premiers la justice que vous réclamez, témoignez de la vie, éduquez au soin de l’autre.
Et vous, ministres ordonnés, religieuses et religieux, soyez des membres vivants de ce peuple : manifestez chaque jour l’autorité du service, celle qui s’abaisse et se fait proche, qui fait le premier pas et qui pardonne. Il faut en effet déraciner une culture du privilège, de l’arrogance, de l’irresponsabilité, qui a fait tant de mal à cette terre, comme à tant d’autres régions d’Italie et du monde.
Que l’Esprit souffle des quatre vents et inspire de nouvelles formes d’annonce de l’Évangile, de coopération, de régénération environnementale et sociale. Il existe en effet une spiritualité des lieux, mais celle-ci dépend entièrement de la spiritualité des personnes. Le changement du monde commence toujours dans le cœur.
Ézéchiel lui-même, avant cette prophétie de mort et de résurrection, avait annoncé le renouvellement dont Dieu seul est capable :
« Ainsi parle le Seigneur Dieu […] Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous suiviez mes lois, que vous observiez et pratiquiez mes commandements. Vous habiterez le pays que j’ai donné à vos pères ; vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » (Ez 36, 22.27-28).
Que Jésus ressuscité nous donne d’habiter ensemble de cette manière, capables d’accueillir et de mettre en pratique la Parole de Dieu, pèlerins sur cette terre et citoyens de son éternité. »
Source Vatican


