À Greenwich Village, au cœur de Manhattan, une ancienne église protestante accueille désormais des propriétaires fortunés. Les vitraux sont toujours en place, les plafonds culminent à six mètres, mais les offices religieux ont laissé place à la vie privée de quelques privilégiés. L’un des appartements de cet édifice construit en 1860 vient d’être remis en vente pour 18,995 millions de dollars. Le propriétaire est Steven Van Zandt, guitariste de Bruce Springsteen au sein du E Street Band et acteur de la série Les Sopranos. Avec son épouse Maureen, il avait acheté ce duplex en 2008 pour six millions de dollars.

Le 14 octobre 2026, le magazine immobilier américain Cottages & Gardens consacrait un article à cette propriété dont la vente a été confiée à l’agence Brown Harris Stevens. Au 135 West 4th Street se trouvait autrefois la Washington Square Methodist Church, une église néo-romane construite pour une communauté protestante méthodiste. Connue également sous le nom de Peace Church, elle avait notamment acquis une réputation pour son engagement dans les mouvements pacifistes. Pendant près de cent cinquante ans, les fidèles s’y sont retrouvés pour les offices et les activités paroissiales. Mais avec le recul de la fréquentation religieuse et les difficultés d’entretien, la communauté a progressivement perdu les moyens de conserver son église.
En 2004, les méthodistes ont quitté le bâtiment pour poursuivre leur vie religieuse ailleurs, avant de se rapprocher d’autres congrégations. Deux ans plus tard, l’ancienne église était transformée en une résidence de huit appartements baptisée Novare. Situé dans un quartier historique protégé, l’édifice a conservé sa façade et plusieurs éléments architecturaux d’origine. Les promoteurs ont cependant profondément remanié les espaces intérieurs pour les adapter à un usage résidentiel.
Des vitraux de 1860 au milieu d’une décoration extravagante
Le duplex de Steven Van Zandt occupe deux niveaux et développe environ 325 mètres carrés. Il comprend trois chambres, trois salles de bains, de vastes pièces de réception et une terrasse privée d’environ 46 mètres carrés. Les vitraux de l’ancienne église apportent une lumière colorée aux salons. Les volumes, hérités de la construction religieuse, offrent des hauteurs sous plafond rarement rencontrées dans les appartements new-yorkais. La décoration tranche avec l’histoire du bâtiment. Les murs violets, les motifs léopard, les plumes de paon et les couleurs vives témoignent des goûts du musicien. L’ensemble mêle éléments architecturaux du XIXe siècle et aménagements contemporains.
Proposé une première fois à 15 millions de dollars en juin 2026, l’appartement a été retiré du marché avant de réapparaître en octobre à près de 19 millions. À ce prix s’ajoutent des charges et des taxes immobilières approchant les 10 000 dollars par mois.

Quand les églises ferment, leur architecture devient un argument commercial
Cette vente raconte aussi une autre histoire, celle d’une communauté chrétienne qui n’a pas pu conserver son lieu de culte. La Washington Square Methodist Church n’a pas été détruite. Ses murs, sa façade et ses vitraux ont survécu. Mais l’édifice a perdu sa fonction religieuse.
Ce qui avait été construit pour la prière et la prédication sert désormais à valoriser des appartements destinés à une clientèle fortunée. Le phénomène dépasse largement Greenwich Village. Aux États-Unis, plusieurs anciennes églises protestantes ont été converties en logements, restaurants ou établissements commerciaux. La diminution du nombre de fidèles, les dépenses d’entretien et la valeur croissante des terrains dans les grandes villes favorisent ces reconversions. Au-delà de sa dimension immobilière, cette transformation en appartements concerne un édifice qui fut longtemps un lieu de culte chrétien.
Les méthodistes reconnaissent en effet une forme de présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, comprise principalement comme spirituelle, sans adhérer à la doctrine catholique de la transsubstantiation. Si l’Église catholique ne reconnaît pas la validité de leurs consécrations eucharistiques, ces édifices n’en étaient pas moins des lieux de prière et de culte chrétien. Précisons que la situation est différente pour les édifices catholiques. Le droit canonique encadre leur réduction à un usage profane. Le canon 1222 prévoit notamment que l’évêque diocésain peut, sous certaines conditions, autoriser une telle décision, après consultation du conseil presbytéral et avec le consentement de ceux qui détiennent légitimement des droits sur l’église : » le nouvel usage ne doit pas être inconvenant« . Ces dispositions rappellent qu’une église catholique n’est pas un bâtiment ordinaire. Consacrée ou bénie pour le culte divin, elle possède une destination propre qui ne dépend pas seulement de sa valeur immobilière.
Cela n’a toutefois pas empêché, en France comme dans plusieurs pays européens, la transformation d’anciennes églises catholiques en habitations privées, en appartements de luxe, en hôtels ou en espaces commerciaux, illustrant les conséquences de la désaffectation de certains lieux de culte et les interrogations qu’elle soulève quant à la préservation de leur vocation et de leur héritage spirituel.
La transformation de l’ancienne église méthodiste de Manhattan illustre les limites d’une conservation exclusivement architecturale du patrimoine religieux. Certes, la protection historique a permis d’éviter sa démolition. Mais les vitraux, les grandes ouvertures et les volumes conçus pour les célébrations religieuses sont devenus des prestations immobilières.


