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On ne prépare pas l’avenir de l’Église en prenant congé de ses racines

Scène du Stade de France avant la venue du pape Léon XIV pour la veillée - @tribunechretienne
Scène du Stade de France avant la venue du pape Léon XIV pour la veillée - @tribunechretienne
Au lendemain de la visite de Léon XIV, le père Benoist de Sinety appelle les catholiques à sortir de leurs « forteresses ». Mais être missionnaire suppose-t-il de regarder avec suspicion les racines chrétiennes de la France, la liturgie ou sainte Thérèse de Lisieux ?

Par Philippe Marie

Il faut donner raison au père Benoist de Sinety sur un point essentiel : les catholiques de France n’ont pas vocation à constituer une communauté apeurée, contemplant avec nostalgie les vestiges d’un monde disparu. L’Église n’existe pas pour elle-même. Elle est envoyée. Elle doit annoncer Jésus-Christ à tous, particulièrement à ceux qui en sont le plus éloignés. Mais est-il nécessaire, pour affirmer cette vérité, de suggérer qu’un christianisme trop attaché à ses racines, à son histoire ou à ses rites risquerait de manquer l’Évangile ?

Le curé doyen de Lille met en garde contre un « roman national religieux » d’une France chrétienne, qui se figerait notamment « dans une lecture un peu mièvre de sainte Thérèse de Lisieux ». Il rappelle que l’histoire de France comprend aussi les découvertes scientifiques, les Lumières, les aspirations politiques à la liberté et les fautes commises. Mais pourquoi faudrait-il choisir ? Léon XIV lui-même ne l’a pas fait.

À l’Élysée, le Saint-Père a rappelé que « la France est aussi une terre aux riches racines chrétiennes ». Il a évoqué saint Irénée et le baptême de Clovis avant de parler, dans le même discours, de l’humanisme, des Lumières et de la reconnaissance des droits de l’homme.

Et place de la Concorde, il est allé plus loin encore, appelant les Français à « bâtir une nation renouvelée à partir de ses racines irriguées par la foi ». Le propos du Pape ne s’est d’ailleurs pas limité à la France. À Metz, lors d’une rencontre précisément intitulée « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité », Léon XIV a déclaré : « On ne peut donc pas parler de l’Europe sans évoquer le christianisme. » Plus significatif encore, il s’est précisément refusé à opposer l’enracinement et l’ouverture. Dans une Europe devenue multiculturelle, l’affirmation de valeurs universelles, a-t-il expliqué, « passe à la fois par une redécouverte de ses racines et par l’ouverture au dialogue avec l’autre ».

Voilà précisément l’alternative artificielle dont il faut sortir : les racines ou l’ouverture ; l’héritage ou la rencontre ; l’identité ou le dialogue. Léon XIV dit exactement l’inverse. L’ouverture authentique n’exige pas l’amnésie.

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Deux jours après son retour, il a d’ailleurs expliqué que les principes sur lesquels l’Europe s’est reconstruite « doivent beaucoup à ses racines chrétiennes » et qu’« aujourd’hui encore, c’est sur ces fondements et grâce à cette “sève” vitale que le projet européen peut se renouveler ».

La référence à sainte Thérèse de Lisieux mérite également que l’on s’y arrête. Oui, Thérèse a voulu s’asseoir à la « table des pécheurs ». Oui, elle a connu jusque dans sa propre âme l’épreuve de ceux qui ne voient plus la lumière de la foi. Sa spiritualité interdit au chrétien le mépris du pécheur. Mais Thérèse aime les pécheurs précisément parce qu’elle désire leur salut. Saint Jean-Paul II, parlant d’elle en France en 1997, expliquait qu’elle avait accepté de s’asseoir à la table des pécheurs afin qu’ils soient « purifiés par l’amour », parce qu’elle désirait ardemment les voir éclairés par la foi. Voilà toute la différence entre la miséricorde chrétienne et une simple bienveillance humaniste. La miséricorde ne dit pas que le péché n’a plus d’importance. Elle dit qu’aucun pécheur n’est hors d’atteinte de la grâce.

Et c’est précisément ce que Léon XIV est venu rappeler à Lourdes : « C’est aujourd’hui – pas demain – qu’il faut se convertir. » Puis, reprenant le message de la Vierge à Bernadette : « Pénitence ! Pénitence ! Pénitence ! »

Voilà aussi Thérèse. L’accueil de la personne et l’appel à la conversion ne sont pas contradictoires. Ils sont deux expressions d’un même amour.

Les rites ne sont pas des « pacotilles »

Il est également difficile de laisser sans réponse une formule de la tribune du curé des Yvelines : la Bonne Nouvelle, écrit le père de Sinety, « ne s’encombre pas de pacotilles et de querelles des rites ». Que les querelles liturgiques puissent devenir stériles, personne ne devrait le nier. Mais les rites eux-mêmes ne sont certainement pas des « pacotilles ».

À l’Institut catholique de Paris, devant les catéchumènes et les néophytes, Léon XIV a rappelé que la célébration des rites liturgiques avait été pour certains « une porte d’entrée au mystère de la foi ». Il a qualifié la liturgie de domaine « fondamental » de la vie de l’Église.

Quelques mois auparavant, il avait été plus explicite encore : « Les rites de la liturgie chrétienne ne sont pas un revêtement extérieur du mystère sacramentel », mais « la médiation ecclésiale par laquelle nous parvient le don divin ». On peut donc condamner les querelles de rites. On ne peut pas traiter légèrement les rites sans toucher à quelque chose que l’Église considère comme constitutif de sa vie.

Ajoutons que le père de Sinety a raison sur un point : le catholicisme ne se mesure pas au nombre de personnes massées derrière des barrières pour apercevoir un Pape. L’Évangile n’a jamais promis aux disciples d’être majoritaires. Mais pourquoi minimiser ce qui vient de se produire ? Léon XIV lui-même, après son retour de France, a employé un mot autrement plus fort : « renaissance ». Il a évoqué le nombre « remarquable et croissant » de jeunes et d’adultes demandant le baptême et, revenant sur la messe de la Concorde, a déclaré : « Là, le signe de la renaissance s’est manifesté de manière surprenante ». Il faut prendre ces mots au sérieux.

Des adolescents demandent le baptême. Des jeunes redécouvrent l’adoration, le chapelet, les pèlerinages, la confession et la liturgie. Des adultes que rien ne destinait apparemment à franchir le seuil d’une église se tournent vers le Christ. Certains cherchent précisément ce que plusieurs générations de catholiques avaient fini par considérer avec embarras : le silence, le sacré, la doctrine, la beauté des rites et une parole qui ose annoncer la vie éternelle. Il serait étrange de demander à cette génération nouvelle de laisser à la porte ce qui l’a conduite jusqu’à l’Église.

Le père de Sinety a raison lorsqu’il appelle les chrétiens à sortir de leurs forteresses. Mais on ne sort pas d’une forteresse en détruisant derrière soi sa propre maison.

Un chrétien ne rencontre pas celui qui ne croit pas en dissimulant ce qu’il croit

Il le rencontre lorsqu’il peut lui dire, sans arrogance mais sans honte : Jésus-Christ est mort et ressuscité pour toi ; le péché n’aura pas le dernier mot ; la conversion est possible ; la miséricorde de Dieu est plus grande que ta misère ; tu es appelé à devenir saint. C’est ainsi que Thérèse aimait les pécheurs.

Et c’est finalement ce que Léon XIV est venu dire à la France : non pas choisissez entre vos racines et l’avenir, mais retrouvez suffisamment vos racines pour pouvoir de nouveau porter du fruit. La paix chrétienne par laquelle le père de Sinety achève justement sa tribune n’est donc pas la suspension de la vérité. Lorsque le Ressuscité dit : « La paix soit avec vous », c’est le Christ crucifié et ressuscité qui parle. Celui qui montre ses plaies, pardonne les péchés et envoie ses disciples. La France n’a pas besoin de catholiques enfermés dans la nostalgie. Mais elle n’a pas davantage besoin de catholiques amnésiques. Elle a besoin de saints. Et, pour reprendre les mots mêmes de Léon XIV aux jeunes rassemblés au Stade de France : « Vous êtes les saints de France ! »

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