Au Soudan du Sud, les appels à la paix se succèdent, mais les populations civiles continuent de payer le prix des affrontements armés. Lundi 5 octobre 2026, le Conseil des Églises du Soudan du Sud (South Sudan Council of Churches, SSCC) a publié une déclaration solennelle dénonçant la multiplication des assassinats, des enlèvements, des déplacements forcés et des violences qui frappent plusieurs régions du pays. Présenté publiquement à Juba le 6 octobre, ce texte marque une nouvelle intervention des responsables chrétiens face à une situation sécuritaire qui menace les efforts de paix engagés depuis plusieurs années.
Parmi les signataires figure le cardinal Stephen Ameyu Martin Mulla, archevêque catholique de Juba, aux côtés de Justin Badi Arama, primat de l’Église épiscopalienne du Soudan du Sud, et d’autres responsables des communautés chrétiennes. Leur mobilisation commune rappelle le rôle considérable joué par les Églises dans ce pays d’Afrique orientale, où le christianisme occupe une place centrale dans la vie religieuse et sociale.
Les responsables religieux dressent un constat alarmant. Les affrontements entre forces armées, groupes rebelles et milices locales continuent de provoquer la mort de civils, la destruction de villages et l’exode de familles entières. Les violences ne se limitent pas à un seul territoire : elles touchent notamment le Haut-Nil, le Jonglei et certaines zones de l’État d’Unité, où se trouve Bentiu. Les routes sont également devenues des lieux d’insécurité. Les attaques et les enlèvements compromettent les déplacements des habitants, les activités économiques et l’acheminement de l’aide humanitaire. Dans un pays où de nombreuses communautés dépendent déjà de l’assistance internationale, ces violences aggravent une situation humanitaire particulièrement fragile.
Face à cette réalité, les Églises refusent de se contenter de déclarations générales. Elles demandent la cessation immédiate des hostilités, la protection effective des populations civiles, l’arrêt de l’armement des jeunes et la garantie d’un accès humanitaire aux zones affectées.
L’ampleur des violences apparaît également dans les données publiées par la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS). Pour la période de janvier à mars 2026, ses équipes ont documenté 767 civils tués, 457 blessés, 93 enlevés et 71 victimes de violences sexuelles liées au conflit.
Ces chiffres, qui concernent le premier trimestre de l’année et non les seuls événements d’octobre, donnent la mesure de l’insécurité persistante. Ils rappellent surtout que derrière les affrontements politiques et militaires se trouvent des familles endeuillées, des enfants privés d’école et des communautés contraintes d’abandonner leurs terres.
Le Soudan du Sud est indépendant depuis le 9 juillet 2011, après plusieurs décennies de guerre avec le Soudan. Mais l’espoir suscité par la naissance de ce nouvel État a rapidement été compromis par une guerre civile déclenchée en décembre 2013, opposant principalement les forces fidèles au président Salva Kiir et celles de son ancien vice-président Riek Machar. L’accord de paix signé en septembre 2018 devait permettre de reconstruire les institutions et de mettre fin aux affrontements. Sa mise en œuvre demeure cependant incomplète, tandis que les rivalités politiques et les violences communautaires entretiennent une instabilité chronique.
Dans ce contexte, l’intervention du cardinal Stephen Ameyu Martin Mulla revêt une importance particulière. L’Église catholique dispose au Soudan du Sud d’un vaste réseau de paroisses, d’écoles, de structures sanitaires et d’œuvres caritatives. Ses prêtres, religieux et religieuses vivent souvent au contact direct des populations déplacées et des communautés éprouvées par la guerre.
Le Conseil des Églises du Soudan du Sud constitue, pour sa part, une plateforme œcuménique réunissant plusieurs confessions chrétiennes. Son action en faveur de la réconciliation s’inscrit dans une longue histoire de médiation, de dialogue et de soutien aux victimes des conflits. Cette mobilisation renvoie également au voyage historique du pape François à Juba, du 3 au 5 février 2023. Accompagné de l’archevêque de Cantorbéry, Justin Welby, et du modérateur de l’Assemblée générale de l’Église d’Écosse, Iain Greenshields, le souverain pontife avait effectué un pèlerinage œcuménique de paix, appelant les dirigeants à faire cesser les violences et à placer le bien du peuple au-dessus des rivalités politiques.
En avril 2019 déjà, lors d’une retraite spirituelle organisée au Vatican pour les responsables sud-soudanais, François s’était agenouillé pour embrasser les pieds des dirigeants politiques, les suppliant de préserver la paix. Ce geste exceptionnel demeure l’un des symboles les plus marquants de son pontificat. Sept ans après cet appel et trois ans après sa visite à Juba, la paix reste pourtant précaire. La nouvelle déclaration des Églises chrétiennes témoigne de cette inquiétante permanence de la violence, mais aussi de la détermination des responsables religieux à défendre les populations. Pour le cardinal Ameyu et les autres signataires, la paix ne peut demeurer une promesse politique sans traduction concrète. Elle suppose que les armes se taisent, que les civils soient protégés et que les engagements pris soient effectivement respectés. Dans un pays où tant de familles ont déjà tout perdu, le silence des consciences serait une seconde forme d’abandon.


