Par Philippe Marie
Il est des déclarations présidentielles qui laissent perplexe. D’autres qui provoquent une véritable stupeur. Les propos tenus par Emmanuel Macron après l’attaque de Trappes appartiennent à cette seconde catégorie : « Ce qui s’est passé aujourd’hui, c’est un tournant. C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne. »
Comment ne pas être profondément troublé par cette déclaration du président de la République ? Comment celui qui incarne la continuité de l’État peut-il employer une telle formulation dans un pays dont l’histoire récente est marquée par tant d’assassinats commis précisément en raison de l’appartenance religieuse des victimes ? L’attaque de Trappes est une tragédie absolue. Elle mérite la condamnation la plus ferme et toute la compassion de la nation. Mais pourquoi faudrait-il, pour en souligner la gravité, la présenter comme une première ?
Les juifs de France ont déjà payés un lourd tribu
La mémoire française porte encore les blessures de l’attentat antisémite de la rue des Rosiers, qui fit six morts en 1982, et du meurtre d’Ilan Halimi, enlevé, torturé et assassiné en 2006 parce qu’il était juif. Comment oublier également les crimes de Mohammed Merah, qui assassina en mars 2012 trois enfants et un enseignant de l’école juive Ozar Hatorah, à Toulouse ? Trois ans plus tard, en janvier 2015, quatre hommes juifs étaient assassinés dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Et cette tragédie ne s’est malheureusement pas arrêtée là. En 2017, Sarah Halimi était assassinée à Paris dans un crime dont le caractère antisémite fut reconnu par la justice. L’année suivante, Mireille Knoll, survivante de la Shoah, connaissait le même sort. Autant de victimes frappées en raison de leur appartenance religieuse, autant de familles brisées, autant de blessures qui demeurent ouvertes dans la mémoire nationale.
Et les catholiques, Monsieur le Président ? Faudrait-il oublier qu’ils ont eux aussi été assassinés en raison de leur foi ?
Le 26 juillet 2016, à Saint-Étienne-du-Rouvray, le père Jacques Hamel, âgé de 85 ans, était égorgé par deux terroristes islamistes alors qu’il célébrait la messe. Il était un prêtre catholique, devant l’autel, accomplissant ce qui constituait le cœur de sa vocation : célébrer l’Eucharistie. Il fut assassiné parce qu’il était prêtre, parce qu’il incarnait cette foi chrétienne que ses meurtriers haïssaient. Quatre ans plus tard, le 29 octobre 2020, trois personnes étaient sauvagement assassinées dans la basilique Notre-Dame de Nice : Nadine Devillers, Vincent Loquès et Simone Barreto Silva. Là encore, c’est un lieu de culte catholique qui était délibérément visé.
Comment, après de telles tragédies, peut-on parler d’une première attaque terroriste visant des Français en raison de leur religion ? La liste est dramatiquement longue et demeure, hélas, incomplète. On pourrait y ajouter aussi les journalistes de Charlie Hebdo, assassinés en janvier 2015 pour leurs caricatures, et Samuel Paty, décapité en octobre 2020 pour avoir enseigné la liberté d’expression. Ils furent tués pour avoir exercé une liberté des fanatiques religieux refusaient.
Selon les précisions apportées par l’Élysée, Emmanuel Macron entendait souligner le caractère particulier d’une attaque raciste fondée sur la couleur de peau. Cette explication éclaire son intention, mais ne dissipe pas entièrement le malaise : le président a explicitement évoqué la religion supposée des victimes. Pour les chrétiens, chaque vie humaine possède une dignité inaliénable. Il n’existe pas de victimes plus dignes de compassion que d’autres, pas davantage qu’il n’existe de souffrances que l’on pourrait hiérarchiser selon l’identité des assassins ou celle des assassinés. Notre stupeur n’est donc pas politique. Elle est morale.
Monsieur le Président, les victimes de Trappes méritent toute la compassion de la France. Mais celles de Toulouse, de l’Hyper Cacher, de Saint-Étienne-du-Rouvray et de Nice ne doivent pas être oubliées. Pour condamner une tragédie nouvelle, il n’est pas nécessaire d’effacer celles qui l’ont précédée. La France a déjà versé trop de larmes pour que son président puisse donner, même involontairement, le sentiment d’en oublier certaines.


