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Une photo du Christ grâce au chronoviseur : miracle technologique ou manipulation ?

Photo du chronoviseur montrant Jésus avec ses disciples - DR
Photo du chronoviseur montrant Jésus avec ses disciples - DR
Au cœur de cette affaire, une question vertigineuse : peut-on vraiment avoir photographié le Christ ?

Entre science, foi et légende, une rumeur persiste depuis plus de cinquante ans : un moine bénédictin aurait mis au point un appareil capable de projeter les images du passé. Certains y voient une invention géniale étouffée par le Vatican, d’autres une supercherie inspirée de la science-fiction. Depuis plus d’un demi-siècle, une rumeur entoure le Vatican : l’existence d’un appareil mystérieux, appelé chronoviseur, qui aurait permis de capter des scènes du passé. Conçu par le père bénédictin Pellegrino Ernetti avec l’aide supposée de savants prestigieux, il aurait révélé des événements historiques et même la crucifixion du Christ.

Le personnage d’Ernetti lui-même donne à l’histoire une densité troublante. Né en 1925, devenu bénédictin, il fut non seulement spécialiste du chant grégorien mais aussi exorciste officiel du patriarcat de Venise. Son intérêt pour la physique et l’électronique l’amena, dès les années 1950, à chercher à reconstituer les traces énergétiques laissées par les faits historiques. Il affirma ne pas avoir agi seul et évoqua une équipe de douze chercheurs, parmi lesquels figuraient des noms prestigieux comme Enrico Fermi, prix Nobel de physique, Wernher von Braun, artisan du programme spatial américain, ou encore le franciscain Agostino Gemelli, médecin et fondateur de l’université catholique de Milan, qui s’était déjà illustré dans des expériences de psychophonie, c’est-à-dire de communication supposée avec les défunts par le biais d’enregistrements sonores.

Selon les explications données en 1972 dans les colonnes de la Domenica del Corriere, la base de fonctionnement du chronoviseur reposait sur un principe inspiré des théories d’Einstein. Ernetti expliquait que les ondes sonores et visuelles, une fois émises, ne disparaissent pas, mais se transforment et demeurent éternellement présentes dans l’univers.

Ainsi, disait-il, elles pouvaient être reconstruites, comme toute forme d’énergie. Le dispositif se composait d’antennes capables de capter toutes les fréquences, d’un module d’orientation pour se syntoniser avec une époque donnée, et d’un système d’enregistrement et de restitution. En pratique, il s’agissait de se connecter aux scories énergétiques laissées par les événements et de les ramener à la vie.

La prétendue photographie du Christ (source CICAP)

Les scènes observées par ce biais impressionnent par leur diversité. Pour tester l’appareil, Ernetti et ses collègues commencèrent par capter un discours de Mussolini. Puis ils remontèrent dans le temps jusqu’à Napoléon, abolissant la Sérénissime pour proclamer une République italienne. Ils auraient ensuite vu une scène de marché dans la Rome de Trajan, entendu la célèbre première Catilinaria de Cicéron en 63 avant Jésus-Christ et assisté à une représentation de la tragédie perdue du poète Ennius, le Thyeste, jouée en 69 avant Jésus-Christ. Mais le récit le plus bouleversant reste celui de la Passion du Christ. Ernetti confia avoir contemplé le drame dans son entier, depuis l’agonie au jardin des Oliviers jusqu’à la crucifixion sur le Golgotha.

C’est dans ce contexte qu’apparut en mai 1972 une photographie publiée dans la Domenica del Corriere. Elle montrait le visage du Christ crucifié et fut présentée comme le fruit du chronoviseur. L’émotion fut immense, des milliers de fidèles croyant enfin contempler le vrai visage du Sauveur. Mais rapidement, des voix s’élevèrent pour dénoncer un subterfuge : il s’agissait, affirma-t-on, d’une reproduction d’un crucifix sculpté en 1931 par l’artiste espagnol Lorenzo Coullaut Valera, conservé dans le sanctuaire de Collevalenza. Le doute s’installa, et avec lui la suspicion de fraude.Pourtant, l’affaire ne s’éteignit pas. Certains avancèrent que la machine avait bel et bien existé mais qu’elle avait été jugée trop dangereuse pour l’humanité. Le Vatican, dit-on, l’aurait fait démonter, dispersant ses pièces et déposant les plans en lieu sûr. On raconte aussi que Pie XII aurait eu connaissance des images et que la hiérarchie catholique aurait choisi le silence afin d’éviter des bouleversements incontrôlables. Car à quoi ressemblerait un monde où il serait possible de vérifier ou d’infirmer les épisodes bibliques, de reconstituer la vie des saints ou de révéler tous les secrets de l’histoire politique ?

Les critiques ne manquèrent pas de souligner les incohérences. La transcription du Thyeste, publiée par Ernetti, comportait de nombreux anachronismes linguistiques. Aucun des savants cités n’a jamais confirmé sa participation. Les principes physiques invoqués contredisent nos connaissances actuelles. Certains affirent même qu’Ernetti, sur son lit de mort en 1994, aurait reconnu avoir inventé certains éléments. Mais d’autres, comme le prêtre français François Brune, soutinrent jusqu’au bout la sincérité de leur confrère, voyant dans le chronoviseur une possibilité réelle que la science n’a pas encore comprise.L’affaire donna lieu à de nombreux ouvrages. Le journaliste autrichien Peter Krassa publia en 2000 un livre où il retraçait l’histoire et évoquait une lettre posthume attribuée à un proche d’Ernetti. François Brune publia lui-même deux ouvrages en 2002 et 2003. L’astrophysicien Massimo Teodorani proposa en 2006 une analyse scientifique prudente, oscillant entre hypothèse et mythe. Enfin, en 2020, Roland Portiche reprit l’histoire dans un roman-documentaire. Chacun de ces livres contribua à maintenir vivante une légende qui ne cesse de fasciner.

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Au-delà de la polémique, certains observateurs soulignent le parallèle troublant avec la science-fiction. En 1956, Isaac Asimov publiait un récit intitulé The Dead Past, dans lequel un professeur tentait d’obtenir un chronoscope pour étudier Carthage. Le gouvernement lui refusait l’accès, prétextant que l’appareil n’existait pas. La vérité éclatait plus tard : l’engin fonctionnait mais il permettait aussi de supprimer toute intimité, rendant possible la surveillance de n’importe qui, à n’importe quelle époque. La similitude avec l’affaire Ernetti est frappante : une machine qui dévoile le passé, jugée trop dangereuse et tenue secrète. Certains critiques en conclurent qu’Ernetti aurait pu s’inspirer directement d’Asimov.

Mais le chronoviseur, au-delà de ses zones d’ombre, soulève une question spirituelle essentielle. Le temps peut-il contenir Dieu ? Pour la foi chrétienne, la réponse est claire : tout est présent à Dieu, la création, l’incarnation, la crucifixion et la résurrection. Saint Augustin l’exprimait ainsi : dans l’éternité divine, tout ce qui passe pour nous est simultanément présent. Chaque messe, par l’Eucharistie, rend le sacrifice du Christ réellement actuel. La liturgie est en ce sens le véritable chronoviseur, qui permet de contempler le mystère de la croix non comme un souvenir, mais comme une réalité présente.

L’histoire du chronoviseur reste une énigme. Peut-être n’a-t-il jamais existé, peut-être dort-il encore dans les archives secrètes du Vatican. Mais elle traduit une soif universelle : voir Dieu, contempler son visage, entrer dans son éternité. Si l’homme cherche des preuves visibles, la foi rappelle que le Christ se rend présent dans l’Évangile et dans les sacrements. Et au milieu des doutes, l’avertissement du Seigneur résonne encore : heureux ceux qui croient sans avoir vu.

L’affaire du chronoviseur, qu’on la considère comme un mythe moderne ou comme une invention réelle, pose une question fondamentale au cœur de la théologie chrétienne : comment l’homme entre-t-il en relation avec le mystère de Dieu dans le temps ?

La prétention d’une machine à voir le passé repose sur l’idée que l’histoire peut être captée et rejouée comme un film. Or, la foi chrétienne enseigne que les événements de salut, l’Incarnation, la Passion, la Résurrection, ne sont pas seulement des faits passés : ils appartiennent à l’éternité de Dieu et se rendent présents à chaque génération par l’action de l’Esprit Saint. C’est ce que saint Paul exprimait lorsqu’il affirmait que « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11,26).Le chronoviseur, s’il avait existé, n’aurait offert qu’une reconstruction matérielle d’images anciennes. La liturgie, elle, rend ces mystères réellement présents : à la messe, le sacrifice du Christ n’est pas simplement rappelé, il est actualisé. Ainsi, l’Église vit déjà dans une dimension où passé, présent et avenir s’unissent en Dieu.

La fascination pour l’appareil d’Ernetti révèle en creux la soif humaine de preuves tangibles et de certitudes visibles. Mais la foi dépasse ce besoin de contrôle. Elle invite à accueillir le mystère comme une réalité vivante, qui se donne sans passer par les filtres de la technique. Si une machine peut fasciner par la promesse de voir le Christ, l’Eucharistie accomplit bien davantage : elle nous fait communier au Christ vivant, non par une image, mais par sa présence réelle.De ce point de vue, le chronoviseur peut être lu comme une parabole involontaire. Il traduit le désir de voir Dieu, mais rappelle aussi la tentation de réduire le mystère à un objet mesurable. La véritable réponse est ailleurs : c’est dans la foi, la prière et la liturgie que le croyant contemple déjà le visage du Seigneur, non comme une relique du passé, mais comme une rencontre actuelle qui ouvre sur l’éternité.

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