« N’importe quel rabbin pose dix fois plus de questions que l’encyclique du pape, peut-être parce qu’ils étudient plus, peut-être parce qu’ils sont plus remplis de Dieu. » La formule, lancée par Ariel Wizman sur Radio J à propos de Magnifica Humanitas, la première encyclique de Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle, n’est pas passée inaperçue. L’animateur a expliqué avoir été marqué par un dialogue entre le rabbin Sadin et une intelligence artificielle : « J’ai trouvé ça très lumineux et très éclairant. Nous, notre devoir, c’est d’aller chercher chez Maïmonide, chez Rachi, chez Abravanel, chez les kabbalistes, tout ce qui peut rappeler la situation d’aujourd’hui. » Puis venait cette conclusion : « Finalement l’encyclique du pape, c’est des réponses et pas beaucoup de questions. »
🔴"N’importe quel rabbin pose dix fois plus de questions que l’encyclique du pape"
— Tribune Chrétienne (@tribuchretienne) June 10, 2026
➡️Des propos très méprisants d'Ariel Wizman
➡️"Peut-être parce que les Rabbins étudient plus, peut-être parce qu’ils sont plus remplis de Dieu"
➡️Une critique inacceptable du pape Léon XIV… pic.twitter.com/GocFrRF0ZK
Au-delà du mépris affiché envers un pape auquel Ariel Wizman oppose des rabbins supposément « plus remplis de Dieu » que le successeur de Pierre, la critique semble surtout reposer sur une lecture très partielle du texte de Léon XIV. Car Magnifica Humanitas ne cherche pas d’abord à répondre à la question de savoir ce que l’intelligence artificielle peut faire. Elle pose une question beaucoup plus radicale : qu’est-ce qu’un homme ?
À première vue, cette interrogation peut sembler ancienne. Elle est pourtant au cœur de tous les débats contemporains sur l’intelligence artificielle. Une machine capable de rédiger un texte, de composer une musique ou de tenir une conversation est-elle intelligente au même sens qu’un être humain ? Comprend-elle réellement ce qu’elle produit ou ne fait-elle qu’assembler des données ? Possède-t-elle une conscience ? Une intériorité ? Une liberté ? Tout au long de son encyclique, Léon XIV revient sur une distinction fondamentale entre calcul et intelligence, entre traitement de données et conscience personnelle. Là où beaucoup ne voient dans l’intelligence qu’une puissance de calcul toujours plus performante, le pape rappelle que l’intelligence humaine est inséparable de la recherche de la vérité, de la liberté morale, de la responsabilité et de la capacité d’aimer.
L’une des intuitions les plus fortes du texte consiste précisément à refuser la réduction de l’homme à une somme de processus biologiques ou informatiques. Pour Léon XIV, la personne humaine n’est pas un algorithme plus complexe que les autres. Elle est un être doté d’une dignité propre, créé pour la vérité et capable d’une relation avec Dieu. C’est pourquoi l’encyclique ne s’interroge pas seulement sur la machine. Elle s’interroge sur ce que l’homme risque d’oublier de lui-même à force d’admirer ses propres créations.
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Une autre question traverse l’ensemble du document : une société peut-elle demeurer libre lorsqu’elle délègue progressivement ses décisions à des algorithmes ? Qui sera responsable lorsqu’une intelligence artificielle se trompera dans un diagnostic médical ? Lorsqu’un système automatisé refusera un crédit, orientera une décision judiciaire ou participera à une opération militaire ? La responsabilité morale peut-elle être transférée à une machine ? Ces interrogations occupent une place centrale dans Magnifica Humanitas. Elles sont même l’un des fils conducteurs du document.
Léon XIV s’attaque également à ce qu’il appelle le « paradigme technocratique », cette idéologie selon laquelle tout ce qui est techniquement possible finirait par devenir moralement acceptable. La véritable question n’est donc pas : « Que pouvons-nous faire ? » mais : « Que devons-nous faire ? » Cette distinction est essentielle.
Car le pape constate que notre civilisation dispose aujourd’hui d’une puissance technologique sans précédent tout en semblant de plus en plus démunie face aux questions fondamentales de l’existence. Pourquoi vivre ? Pourquoi aimer ? Pourquoi protéger les plus faibles ? Pourquoi rechercher la vérité ? Pourquoi choisir le bien plutôt que le mal ? Aucune intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut répondre à ces questions à la place de l’homme.
C’est précisément l’un des points centraux de Magnifica Humanitas. Léon XIV y explique que la technologie est capable de fournir une multitude de réponses pratiques mais qu’elle demeure incapable de donner un sens à l’existence humaine. Le pape met ainsi en garde contre une nouvelle forme de Babel technologique, non pas une tour construite de briques mais une civilisation fascinée par sa propre puissance au point d’oublier ce qui fonde sa dignité.
En réalité, Magnifica Humanitas ne manque pas de questions. Elle en pose peut-être davantage que nombre de débats contemporains sur l’intelligence artificielle. Mais ce ne sont pas seulement des questions techniques. Ce sont des questions philosophiques, morales et spirituelles qui touchent à la liberté, à la vérité, à la responsabilité et au destin de l’homme.
C’est pourquoi la sortie d’Ariel Wizman apparaît finalement moins comme une critique argumentée que comme une formule de plateau destinée à faire réagir. Car avant d’affirmer que l’encyclique du pape poserait moins de questions que n’importe quel rabbin, encore faudrait-il prendre la mesure des interrogations vertigineuses qu’elle soulève. Quant à suggérer que certains seraient davantage « remplis de Dieu » que le successeur de Pierre, la remarque révèle surtout une forme de suffisance qui contraste singulièrement avec l’humilité intellectuelle à laquelle invite précisément Magnifica Humanitas.


