Au cœur des Mauges, dans la commune de Bégrolles-en-Mauges, l’abbaye Notre-Dame de Bellefontaine s’apprête à ouvrir une nouvelle page de son histoire monastique. Après le départ de la communauté trappiste en novembre 2025, douze moines bénédictins venus de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, dans le Vaucluse, doivent reprendre la vie monastique dans ce vallon marqué par près de mille ans de prière. L’installation officielle est prévue le 11 juillet 2026, jour de la fête de saint Benoît, patriarche du monachisme occidental.
Dans la région, beaucoup résument cette transition par une formule simple : les moines restent, les bénédictins reviennent.

crédit – site Abbaye de Bellefontaine ( abbaye-bellefontaine.org)
Car si les communautés ont changé au fil des siècles, la racine spirituelle de Bellefontaine est restée la même. Depuis près d’un millénaire, les religieux qui s’y sont succédé ont vécu selon la règle de saint Benoît.
L’histoire de l’abbaye remonte au début du XIIe siècle. Vers 1120, un monastère est fondé dans ce vallon des Mauges. Une charte ancienne mentionne déjà un accord entre Pétronille de Chemillé, première abbesse de Fontevraud, et Pierre, premier abbé de Bellefontaine. La présence religieuse dans ce lieu semble même plus ancienne, puisque des ermites vivaient déjà dans la région autour de l’an 1010. Au Moyen Âge, Bellefontaine devient un monastère important. Un épisode resté célèbre se déroule en 1305 lorsque Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, séjourne à l’abbaye et y apprend son élection au pontificat sous le nom de Clément V. En souvenir de cet événement, le nouveau pape offre au monastère une statue de la Vierge qui demeure encore aujourd’hui dans l’église.
Comme beaucoup d’abbayes françaises, Bellefontaine traverse ensuite des périodes de déclin. À partir de la fin du XVe siècle, elle est placée sous le régime de la commende, qui permet à des abbés non résidents de percevoir les revenus du monastère sans participer à la vie monastique. Cette situation entraîne progressivement un affaiblissement de la discipline religieuse et de la vie communautaire. Au XVIIe siècle, plusieurs tentatives de réforme sont menées. Les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur sont brièvement introduits en 1637, mais l’expérience ne dure que quelques années. Les feuillants, une réforme cistercienne plus austère, prennent ensuite la relève et restent à Bellefontaine pendant plus d’un siècle.

La Révolution française marque une rupture brutale. En 1790, il ne reste plus que quatre moines dans l’abbaye. Ils sont expulsés, la bibliothèque est brûlée, le mobilier vendu et les bâtiments transformés en prison. La région devient également l’un des hauts lieux de la guerre de Vendée. La vie monastique renaît en 1816 lorsque le père Urbain Guillet rachète l’abbaye et y installe une communauté trappiste. Dès l’année suivante, une quinzaine de moines vivent déjà à Bellefontaine. Au fil du XIXe siècle, la communauté se développe et devient suffisamment florissante pour fonder d’autres monastères, notamment aux États-Unis en 1880, puis dans plusieurs régions du monde au XXe siècle.
Le monastère devient également un lieu d’accueil spirituel. Une hôtellerie permet à de nombreux retraitants de venir passer quelques jours dans le silence et la prière, en participant aux offices qui rythment la journée monastique. Les moines vivent aussi du travail de la terre sur un domaine d’environ 120 hectares, connu notamment pour ses vergers de pommes et de kiwis dont les produits sont vendus sur place.
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Au début du XXIe siècle, la communauté trappiste vieillit progressivement. En 2025, il ne reste plus qu’une petite quinzaine de moines. Le 13 novembre 2025, les trappistes quittent officiellement l’abbaye après plus de deux cents ans de présence.
Ce jour-là, plusieurs centaines de fidèles se rassemblent pour leur dire au revoir. Une fidèle confie à l’un des moines : « Je suis contente de pouvoir vous approcher. Je venais quelquefois vous entendre chanter. C’était vraiment un grand moment de ressourcement pour moi… et ça va me manquer. » Un proche du monastère évoque lui aussi l’émotion de ce départ : « Ça manifeste les liens avec le territoire local et même bien au-delà. Des personnes sont venues ici pour se ressourcer, partager leurs soucis ou leurs peines. Partir, c’est un déchirement. »
Après la fermeture, les moines prennent des directions différentes. Les plus âgés rejoignent la maison de retraite des sœurs de Sainte-Marie à Torfou, tandis que d’autres poursuivent leur vie monastique dans d’autres abbayes trappistes.

C’est dans ce contexte que la communauté bénédictine du Barroux propose de reprendre Bellefontaine. Le supérieur de l’abbaye, Dom Jean-Michel, raconte comment cette solution s’est présentée : « Assez vite, j’ai été contacté par les frères du Barroux, les frères bénédictins, qui ont une communauté qui est assez florissante. Ils sont soixante-cinq moines actuellement. Et quand ils ont su qu’on allait laisser cette propriété, ils ont été intéressés de reprendre ce lieu. Donc ça a été une grâce. » Au Barroux, la communauté est en effet nombreuse. Le monastère, construit pour quarante religieux, en accueille aujourd’hui plus de soixante. Pour Dom Louis-Marie, père abbé du Barroux, cette fondation relève avant tout d’un discernement spirituel. « Depuis le début, c’est de suivre les signes du ciel et les signes du Seigneur », explique-t-il. La décision d’envoyer une communauté en Anjou a été largement approuvée par les moines.
Pour le père abbé, la transition entre les trappistes et les bénédictins du Barroux ne constitue pas une rupture dans la tradition monastique. « Les trappistes sont des bénédictins. Nous, nous sommes aussi des bénédictins. »
La communauté du Barroux possède toutefois une particularité : elle célèbre habituellement la liturgie selon la forme traditionnelle du rite romain. Dom Louis-Marie évoque ainsi « cet amour de la liturgie dite traditionnelle, avec tout son caractère sacré, hiératique, immuable ». Il confie également : « Je suis toujours sidéré par la beauté de la liturgie traditionnelle. Une beauté faite de simplicité, mais une beauté profonde et à mon avis indépassable. » Le père abbé tient également à rappeler la nature de la vocation monastique : « Nous sommes des hommes de prière et c’est notre office principal. Nous ne sommes pas des guerriers, nous ne sommes pas des hommes politiques, nous ne sommes pas des influenceurs. Nous vivons en clôture avec le rayonnement naturel d’une abbaye qui prie. »
Avec l’installation prévue en juillet 2026, l’abbaye de Bellefontaine connaîtra ainsi un véritable retour aux sources. Les bénédictins avaient quitté ce lieu en 1642. Plus de trois siècles plus tard, la tradition monastique qu’ils avaient initiée reviendra habiter ce vallon des Mauges. Dans ce lieu où les moines prient depuis près d’un millénaire, la règle de saint Benoît continuera ainsi de structurer la vie quotidienne.


