Dans le cadre de la prochaine élection municipale à Paris, nous avons choisi d’interroger les principaux candidats à la mairie de la capitale sur plusieurs thèmes qui concernent particulièrement les chrétiens parisiens. Pour cette série d’entretiens, nous avons interrogé les quatre principaux candidats à l’Hôtel de Ville, Rachida Dati, Sarah Knafo, Pierre-Yves Bournazel . De son côté, Emmanuel Grégoire, candidat soutenu par la gauche et les écologistes, met notamment l’accent sur plusieurs axes : la défense d’une école publique forte tout en rappelant son attachement à la liberté éducative, la coopération avec l’enseignement catholique sous contrat, le rôle social des associations issues du monde chrétien, ainsi que la préservation du patrimoine religieux parisien :
Le diocèse de Paris a rappelé son attachement au respect du caractère propre de l’enseignement catholique. Quelle est votre position sur la liberté éducative et sur la place des établissements privés sous contrat dans la capitale ?
Comme candidat à la mairie de Paris, ma première responsabilité est de défendre une école publique forte, exigeante et accessible à tous. À Paris, nous devons tout faire pour garantir aux enfants, de la maternelle au collège, les meilleures conditions d’apprentissage. C’est elles qui portent la promesse républicaine d’égalité des chances, d’émancipation et de formation des citoyens. Mais je suis également attaché à la liberté éducative. Dans notre pays, les familles ont le droit de choisir l’établissement qui correspond à leurs convictions et à leur projet éducatif, qu’il s’agisse de l’enseignement public ou de l’enseignement privé. Cette liberté fait partie de notre équilibre républicain. À Paris, plus d’un élève sur quatre est aujourd’hui scolarisé dans le privé sous contrat, et la grande majorité de ces établissements sont catholiques. Ils participent donc pleinement à la vie éducative de la capitale.
Ma boussole reste la laïcité. Elle garantit à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, et elle permet à des établissements ayant un caractère propre de s’inscrire dans le cadre de la République, dès lors qu’ils respectent les programmes, les règles communes et l’intérêt des élèves. Au fond, ce qui doit nous rassembler, c’est l’intérêt des enfants et la cohésion de notre société. Paris ne doit pas devenir une ville où les parcours scolaires reflètent ou accentuent les inégalités sociales.
Mon objectif est donc clair : travailler avec l’ensemble des acteurs éducatifs, y compris l’enseignement catholique sous contrat, pour favoriser davantage de mixité sociale et garantir à chaque enfant parisien les mêmes chances de réussir.
Quels engagements prenez-vous pour garantir aux établissements catholiques parisiens des conditions équitables en matière de financements, de locaux et d’activités périscolaires ?
Je suis attaché à un principe simple, lorsqu’un établissement participe au service public de l’éducation et bénéficie de financements publics, il doit pouvoir travailler dans un cadre clair, stable et équitable. Les établissements catholiques sous contrat font partie du paysage éducatif parisien et accueillent des dizaines de milliers d’élèves. Ils doivent donc bénéficier de règles transparentes et prévisibles en matière de soutien municipal, de locaux ou d’accès aux dispositifs périscolaires. Mais l’argent public implique aussi une responsabilité collective. C’est pourquoi je propose la mise en place d’un système de bonus-malus sur certaines dotations municipales versées aux établissements privés sous contrat.
L’idée n’est pas d’opposer l’école publique et l’enseignement catholique, mais d’encourager partout la mixité sociale, qui est aujourd’hui un enjeu majeur pour notre ville. Concrètement, un établissement qui fait l’effort d’accueillir des élèves issus de milieux sociaux diversifiés, qui ouvre réellement ses portes à tous les enfants, pourra être davantage soutenu par la Ville, notamment pour ses projets éducatifs ou ses activités périscolaires. À l’inverse, lorsque des pratiques de sélection sociale ou scolaire vont à l’encontre de cet objectif, il est légitime que le soutien municipal soit réévalué. Je crois profondément que nous pouvons avancer ensemble sur ce sujet. Je sais que l’enseignement catholique porte aussi, dans sa tradition éducative, une attention particulière aux plus fragiles.Si nous partageons cette ambition d’une école plus juste et plus ouverte, alors la Ville sera un partenaire constructif.
Comment la Ville de Paris peut-elle soutenir les familles qui font le choix de l’enseignement privé pour leurs enfants ?
Je veux d’abord faire de Paris une ville qui soutient pleinement toutes les familles et qui accueille mieux les enfants. Cela passe par une ville plus adaptée à la vie familiale, davantage de rues aux écoles, d’espaces piétons, de squares et d’aires de jeux, mais aussi par un accompagnement concret des parents : des Maisons des 1 000 premiers jours dans tous les arrondissements, plus de places en crèche grâce au recrutement de 1 000 professionnels de la petite enfance, un périscolaire renforcé et des mesures pour soulager le budget des familles. Je veux aussi agir sur le logement, avec 60 000 logements publics supplémentaires, pour que fonder et élever une famille à Paris reste possible.
Concernant les familles qui choisissent l’enseignement privé sous contrat, la Ville les soutient déjà dans le cadre fixé par la loi, notamment à travers les contributions aux frais de fonctionnement, et elle doit continuer à le faire de manière claire et équitable. Je souhaite que la relation entre la Ville et les établissements privés, dont beaucoup sont catholiques, repose sur un dialogue de confiance et un pacte de responsabilité partagé.Nous avons au fond le même objectif, celui de permettre à chaque enfant de grandir, d’apprendre et de réussir. Au-delà des différences d’approche, nous pouvons nous retrouver sur l’essentiel : l’attention portée aux enfants et le souci de leur avenir.
Comment la Ville peut-elle mieux coopérer avec les paroisses et les œuvres catholiques engagées auprès des personnes les plus fragiles ?
Paris travaille depuis longtemps, de manière constructive, avec le diocèse et de nombreuses œuvres catholiques engagées auprès des plus fragiles. Je souhaite poursuivre et renforcer cette coopération, car nous partageons au fond une même exigence, celle de ne jamais détourner le regard de celles et ceux qui souffrent. Dans le respect de la laïcité, je constate que la Ville et les acteurs du monde catholique ont beaucoup à s’apporter. Les actions communes existent déjà. Je pense par exemple au soutien aux maraudes et aux distributions alimentaires, à la rénovation de lieux d’accueil comme la soupe populaire de Saint-Eustache, ou à l’accompagnement des personnes migrantes. Paris a d’ailleurs voulu reconnaître cet engagement en donnant à la Maison des Réfugiés le nom de « Maison Pape François ».
Les associations issues de l’Église disposent d’une expérience du terrain, d’une capacité d’écoute et de présence auprès des personnes que les institutions atteignent parfois difficilement. Des structures comme « Aux captifs, la libération », qui accompagne notamment des personnes en situation d’addiction, en sont un exemple très concret.
Je veux aussi m’inspirer de ce travail pour aller plus loin. Je propose par exemple d’instaurer une « Journée des Liens », construite et imaginée avec des associations comme les Petits Frères des Pauvres, qui alertent depuis longtemps sur l’isolement des personnes âgées. Ce sera l’occasion de mobiliser les habitantes, les habitants, les associations et les services municipaux pour repérer les situations de solitude, recréer du lien et accompagner celles et ceux qui vivent seuls. La lutte contre l’isolement sera une des grandes causes parisiennes de notre mandature.
Si je suis élu maire de Paris, je souhaite également approfondir le dialogue avec le diocèse, notamment pour réfléchir à une meilleure mobilisation des locaux de la Ville et de l’Église pour l’hébergement d’urgence. Au fond, au-delà des convictions spirituelles de chacun, nous nous retrouvons sur une idée simple : une ville juste est une ville qui prend soin de chacune et chacun. Et sur ce point, la doctrine sociale de l’Église et l’action de Paris peuvent avancer ensemble.
Après les incidents visant les églises Saint-Vincent-de-Paul et Saint-Roch, quelle priorité budgétaire souhaitez-vous accorder à la sauvegarde du patrimoine religieux dont la Ville de Paris est propriétaire ?
Je suis un amoureux de Paris et de son histoire. Et je veux être très clair : l’idée selon laquelle la Ville de Paris ne prendrait pas soin de son patrimoine religieux est tout simplement fausse. Les églises font partie intégrante de l’identité de Paris. Elles façonnent nos quartiers, parfois leur vie sociale, témoignent de notre passé et contribuent au rayonnement de la capitale. Les préserver est donc une responsabilité majeure pour la municipalité.
Nous n’avons pas attendu les polémiques récentes pour agir. Paris a engagé depuis plusieurs années un « plan églises » ambitieux : 281 millions d’euros ont été investis depuis 2014, dont près de 200 millions depuis 2020, pour restaurer et entretenir le patrimoine cultuel municipal. Paris compte 96 édifices religieux appartenant à la Ville, pour la plupart protégés au titre des monuments historiques, ce qui représente un effort constant et important pour leur conservation. Je souhaite bien évidemment poursuivre ce travail et même l’amplifier.
Concernant les incidents récents, notamment à Saint-Roch, nous attendons les résultats de l’enquête. Sur des bâtiments anciens, certains événements ne peuvent pas toujours être anticipés. Ariel Weil et Karen Taïeb se sont rendus immédiatement sur place pour témoigner du soutien de la Ville et s’assurer que toutes les mesures nécessaires soient prises. Les causes précises ne sont pas encore établies et des diagnostics sont en cours. L’essentiel est qu’il n’y ait eu aucun blessé.
Monsieur Grégoire, que répondez-vous à Rachida Dati, qui regrette que la Ville de Paris, après avoir annoncé une contribution de 50 millions d’euros pour la restauration de Notre-Dame, n’ait finalement jamais versé cette somme au chantier ?
Je ne souhaite pas entrer dans des polémiques inutiles avec Madame Dati, ni laisser croire que la Ville de Paris se désintéresserait de Notre-Dame de Paris. L’incendie de 2019 a été un choc immense pour les Parisiennes et les Parisiens, comme pour tous ceux qui aiment notre ville. Dès le premier jour, la Ville s’est tenue aux côtés de l’État et du diocèse pour accompagner la renaissance de la cathédrale. La contribution annoncée par la Ville n’a jamais été remise en cause. Elle s’inscrit simplement dans un dialogue avec les acteurs du chantier pour être utilisée là où elle est la plus utile aux Parisiennes, aux Parisiens et aux millions de visiteurs qui viennent chaque année à Notre-Dame.
Concrètement, ces 50 millions d’euros permettent de financer la requalification complète des abords de la cathédrale : le parvis, les jardins et la création d’un véritable centre d’accueil des visiteurs. C’est une action essentielle pour mettre en valeur ce monument unique au monde et mieux accueillir le public dans de bonnes conditions. Je suis très fier de ce projet. Il permettra de redonner tout son éclat aux abords de Notre-Dame et d’offrir à ce lieu exceptionnel un écrin à la hauteur de son histoire et de ce qu’il représente pour Paris, pour la France et bien au-delà.
Quelles priorités la prochaine municipalité devrait-elle fixer pour venir en aide aux personnes les plus pauvres dans la capitale ?
La solidarité doit être au cœur de l’action de la prochaine municipalité. Comme candidat de la gauche unie et des écologistes à Paris, je porte un programme ambitieux pour que notre ville soit à la hauteur de ce qu’elle doit être : une ville qui ne laisse personne de côté.
La première priorité est l’hébergement d’urgence. Dans une capitale comme la nôtre, il est inacceptable que des familles, et parfois des enfants, dorment à la rue. Nous voulons créer plus de 4 000 places d’hébergement supplémentaires et faire de l’objectif « zéro enfant à la rue » une priorité politique claire, en travaillant étroitement avec l’État et les associations.
La deuxième priorité concerne l’accueil des personnes migrantes, sujet sur lequel nous travaillons beaucoup avec le diocèse et les paroisses. Paris est une ville ouverte et fidèle à sa tradition d’hospitalité. Concrètement, cela signifie répondre aux besoins fondamentaux des personnes dans le respect de la dignité humaine, mais aussi les accompagner dans leurs démarches d’insertion sociale et professionnelle. La Ville y consacre déjà 5,5 millions d’euros par an, et je souhaite poursuivre cet engagement.
La troisième priorité est l’investissement dans les quartiers populaires. Les inégalités territoriales restent fortes à Paris. Cela suppose d’y renforcer les services publics, l’accès à la santé, à l’éducation, à la culture et à l’emploi, pour donner à chacun les mêmes chances de s’en sortir. La politique doit servir à briser les déterminismes sociaux, à ouvrir des perspectives et à prendre soin de toutes et tous.
Enfin, nous devons soutenir davantage le tissu associatif, qui est en première ligne face à la pauvreté. Beaucoup d’associations, notamment issues du monde chrétien ou de traditions solidaires anciennes, accomplissent un travail remarquable auprès des plus fragiles, je l’ai évoqué. La Ville doit être un partenaire fidèle pour leur permettre d’agir dans la durée. Au fond, la question est simple : quelle ville voulons-nous être ? Je veux une ville fidèle à sa tradition de solidarité, une ville qui regarde en face les urgences sociales et qui agit concrètement pour protéger chacune et chacun.
Vous arrive-t-il d’entrer dans une église parisienne pour un moment de silence, de recueillement ou de prière ?
Oui, cela m’arrive. Je ne suis pas croyant, mais je suis très sensible à la beauté de nos églises et à l’histoire qu’elles portent. Ce sont des lieux qui traversent les siècles et qui occupent une place particulière dans la vie de la ville. Ces derniers mois, la campagne m’a beaucoup mobilisé, au contact des Parisiennes et des Parisiens. Et je sais que, dans ces périodes intenses, les moments de pause sont précieux. Le silence a une force particulière. S’asseoir quelques instants permet parfois de retrouver une forme de calme et de recul. C’est d’ailleurs l’une des grandes richesses des lieux de culte à Paris : offrir, au cœur d’une ville très dense et très rapide, un espace de respiration ouvert à toutes et à tous, croyants ou non. Je crois que beaucoup y sont sensibles.
Avez-vous, à titre personnel, un cheminement spirituel ou une foi qui éclaire votre regard sur l’engagement public ?
Je suis athée, profondément attaché à la laïcité et à la liberté de conscience. Chacun doit pouvoir croire, ne pas croire, pratiquer ou non une religion. C’est une liberté à laquelle je tiens beaucoup. Pour ma part, ce qui guide mon engagement public relève d’un humanisme exigeant : la conviction que nous avons une responsabilité les uns envers les autres et que la politique doit servir à rendre la société plus juste et plus fraternelle. Je crois beaucoup à la force de la générosité et de la bonté pour rendre les relations sociales plus vraies, plus justes. Notre époque est marquée par des formes de solitude et de perte de sens qui touchent beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens. Il nous faut renouer avec un projet de société où chacune et chacun puisse s’épanouir et vivre en paix. Je crois profondément à la force du bien commun, des liens humains, de l’entraide et de l’attention portée aux autres. Au fond, je crois que nous pouvons nous retrouver sur des valeurs communes : la dignité et la responsabilité de chaque personne, le souci des plus fragiles et le sens du collectif.
Propos recueillis par Philippe Marie


