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Japon : une centaine de baptêmes à Pâques dans une Église née dans le sang des martyrs

capture écran - extrait film Silence ( 2016)
capture écran - extrait film Silence ( 2016)
Dans un pays largement indifférent au christianisme, la progression silencieuse de quelques dizaines de conversions révèle une réalité plus profonde, celle d’une foi transmise dans la discrétion, enracinée dans une histoire de persécution

À Tokyo, plus de 100 personnes recevront le baptême lors de la Vigile pascale 2026. L’annonce, rapportée par Crux, a été faite par le cardinal Isao Kikuchi, archevêque de Tokyo, qui précise : « À Tokyo seulement, plus de 100 personnes seront baptisées cette Pâques ». Dans un pays où les catholiques représentent « moins d’un demi pour cent » de la population, selon les mêmes sources, cette réalité prend une portée particulière.

L’histoire du christianisme au Japon éclaire la profondeur de cet événement. Introduite au XVIe siècle par saint François Xavier, la foi catholique connut un développement rapide avant d’être brutalement réprimée au début du XVIIe siècle. Le shogunat Tokugawa interdit alors le christianisme et engage une politique de persécutions systématiques. Des milliers de fidèles furent exécutés, certains crucifiés, d’autres brûlés vifs, tandis que les autorités imposaient l’épreuve du fumie, contraignant les suspects à piétiner des images du Christ ou de la Vierge Marie pour prouver leur renoncement. Ceux qui refusaient étaient condamnés à mort.

Ces persécutions ont profondément marqué la mémoire chrétienne, au point d’avoir inspiré des œuvres contemporaines. Le film Silence de Martin Scorsese, sorti en 2016, a remis en lumière le destin des missionnaires et des chrétiens japonais confrontés à ces violences. L’œuvre retrace notamment les dilemmes spirituels et les souffrances infligées aux croyants, donnant à voir, avec réalisme, la brutalité des persécutions et la profondeur des choix de conscience auxquels étaient confrontés les fidèles.

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Malgré cette violence, la foi survécut dans la clandestinité. Pendant plus de deux siècles, sans prêtres, des communautés de « chrétiens cachés » ont transmis la prière, le baptême et la mémoire du Christ. Lorsque les missionnaires revinrent au XIXe siècle, ils découvrirent avec stupeur ces groupes restés fidèles dans le secret, signe d’une persévérance exceptionnelle.

Aujourd’hui, si la liberté religieuse est garantie, le catholicisme demeure marginal dans une société profondément marquée par d’autres traditions religieuses et par une certaine sécularisation. C’est dans ce contexte que prennent place les baptêmes annoncés pour cette année. Parmi les catéchumènes figure une enfant de huit ans, Minami Kimura, qui sera baptisée avec sa mère. Elle confie : « Je ne me souviens pas bien parce que j’étais petite, mais j’ai senti que Jésus était comme un membre de la famille ». Ce témoignage, rapporté dans la presse locale illustre la manière dont la foi peut naître dans un environnement où elle n’est pas majoritaire.

Le cardinal Kikuchi souligne que ces parcours sont plus fréquents qu’on ne le pense : « Catholic Japan publie chaque année, pendant le Carême, des récits de personnes se préparant au baptême », explique-t-il. Ces histoires révèlent une dynamique discrète mais réelle de conversions.

Dans ce contexte, le rôle des écoles catholiques apparaît central : « L’évangélisation à travers l’éducation scolaire a longtemps été une priorité de la mission de l’Église au Japon », affirme le cardinal. Ces établissements, souvent réputés, accueillent de nombreux élèves non chrétiens et offrent un cadre où la foi peut être découverte sans contrainte : « À travers ces écoles, nous avons aussi l’occasion d’entrer en relation avec les parents des élèves », ajoute-t-il. Le cardinal précise également que « le catéchisme ne fait pas partie du programme officiel », mais que des activités extra-scolaires permettent de partager l’Évangile avec des personnes qui, autrement, n’y seraient jamais exposées. Il insiste sur un point fondamental : « L’Église ne force jamais personne à être baptisé. La foi est une question de choix personnel ».

Malgré leur faible nombre, les catholiques exercent une influence qui dépasse leur proportion démographique : « Même aujourd’hui, bien que les catholiques restent une petite minorité au Japon, de nombreux anciens élèves des écoles catholiques sont actifs dans les milieux économiques et politiques », observe le cardinal Kikuchi. L’Église agit ainsi comme une présence discrète mais structurante dans la société. Les baptêmes de cette Vigile pascale s’inscrivent donc dans une histoire longue, marquée à la fois par la persécution, la fidélité clandestine et une mission renouvelée. Dans un pays où la foi chrétienne ne va pas de soi, ces conversions témoignent d’une attraction toujours vivante pour l’Évangile. À travers ces nouveaux baptisés, c’est une Église humble mais enracinée qui continue de porter du fruit, fidèle à l’héritage des martyrs et attentive aux chemins personnels par lesquels, aujourd’hui encore, certains découvrent le Christ.

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