Par Philippe Marie
Le réel est parfois brutal pour ceux qui avaient annoncé sa disparition. Plus de 21 000 baptêmes d’adultes seront célébrés à Pâques cette année en France. Une hausse spectaculaire, portée en grande partie par des jeunes, qui vient contredire des décennies de discours sur la marginalisation inéluctable du catholicisme. Sur le plateau de LCI, Ruth Elkrief a pourtant tenté de mettre des mots sur cette réalité. Elle égrène les chiffres, s’appuie sur les données de la Conférence des évêques de France, accomplit en apparence un travail journalistique rigoureux. Mais très vite, une gêne affleure. Comme si ces chiffres, au lieu d’être accueillis pour ce qu’ils sont, devaient être interprétés, réorientés, presque neutralisés.
Alors surgit l’expression d’« une foi plus radicale et militante « : ce que vous appelez du militantisme n’est bien souvent que le témoignage d’une foi assumée, vécue au grand jour et refusant de se taire face aux pressions du temps, un temps qui porte toutes les idéologies les plus folles, allant du droit de tuer ( avortement) à la « liberté » » de mettre fin à ses jours.. quelle arrogance !
Puis celle des« grands pèlerinages », évoqués sans être réellement nommés, comme si le simple fait de désigner le pèlerinage de Chartres devenait embarrassant. Derrière ces mots, une suspicion à peine voilée, celle qui pèse sur des catholiques assumant leur foi publiquement. La journaliste évoque un « besoin de transcendance ». Le terme est commode, acceptable, compatible avec une lecture strictement laïque. Mais il évite soigneusement le cœur du phénomène. Car ce que ces milliers de jeunes viennent chercher n’est pas une vague élévation spirituelle. C’est une vérité :« Je suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jean 14,6) . Ce vers quoi ils se tournent, c’est Jésus-Christ. Non comme symbole, mais comme réponse. Et c’est précisément cela qui dérange, parce que cette démarche dépasse les catégories rassurantes du commentaire sociologique. On est loin d’un simple » besoin d’identité » on est dans une quête de La vérité.
C’est dans ce contexte que prend tout son sens la conclusion de Ruth Elkrief. Sous couvert d’espérance » charitable » , elle formule un vœu, que ce « retour du religieux » s’inscrive « dans le cadre de la plus stricte laïcité ». Une phrase qui, en apparence, appelle à l’équilibre , à la raison presque à la bonne foi…, mais qui révèle en réalité une volonté d’encadrement et une forme d’avertissement qui inverse l’ordre des choses :
Car de quelle laïcité parle-t-on aujourd’hui ? D’une laïcité qui protège, ou d’une laïcité qui restreint et punit ?
Qui voit ses églises vandalisées et profanées sans que cela ne suscite d’indignation ?
Qui est immédiatement suspecté dès qu’il exprime une position fidèle à la doctrine chrétienne sur l’avortement, l’homosexualité ou l’euthanasie ?
Qui, aujourd’hui, stigmatise les prêtres, obligés parfois de s’exprimer anonymement pour ne pas que la horde médiatique de la bien-pensance leur tombe dessus, trop contente de montrer du doigt des religieux avec qui elle brandit l’amalgame des abus dans l’Église, qui ne représentent qu’une infime minorité des prêtres ?
Qui, aujourd’hui, est sommé de se faire discret pour ne pas déranger ? Et l’on ose encore parler d’un “vœu très naïf”, comme si cette posture candide n’était pas elle-même une manière commode d’éviter de regarder la réalité en face.
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Bref qui est victime de cette » stricte laïcité » ? La question mérite d’être posée, car elle éclaire d’un jour nouveau ce fameux « risque de repli » agité par la journaliste. Un repli supposé, souvent dénoncé, mais rarement interrogé dans ses causes.
Car pour qu’il y ait repli, il faut qu’il y ait attaque et hostilité. Et ces pressions ne naissent pas dans les églises, ni dans les pèlerinages, ni dans la prière silencieuse de ceux qui cherchent Dieu. Elles prennent racine dans un climat intellectuel où l’expression claire de la foi chrétienne devient suspecte, où l’héritage chrétien de la France est relativisé, parfois même renié. Comme si rappeler une évidence historique devenait une faute.
Or cette évidence demeure, le christianisme a façonné la France, son patrimoine, sa culture, son paysage. Le reconnaître n’est pas une revendication identitaire, c’est un constat.
Dès lors, ce que certains nomment le « retour du religieux » est en réalité un retour à la source. Une génération qui ne se satisfait plus des réponses idéologiques superficielles et qui redécouvre, souvent seule, parfois à contre-courant, la beauté, la cohérence et l’exigence du message chrétien.
Quant à cette « paix intérieure » évoquée avec par Ruthe ElKrief , elle n’est pas un objectif abstrait, elle est portée par chaque catholique. C’est une réalité vécue, donnée par l’Esprit Saint, et elle ne conduit pas à se couper du monde. Car c’est là l’erreur fondamentale de cette lecture médiatique. Ce qui est perçu comme un possible « repli » est en réalité un mouvement inverse. Ces jeunes qui demandent le baptême ne se retirent pas de la société. Ils y prennent place autrement. Avec une exigence morale, une espérance, une volonté de vivre pleinement. Ils ne désertent pas le monde, ils refusent simplement de s’y dissoudre.
Ce n’est pas une fermeture, c’est une ouverture. Ce n’est pas une fuite, c’est un engagement. Ce n’est pas un retrait, c’est une présence. En un mot, tout sauf un repli sur soi.


