On sent comme une volonté d’imposer une lecture unique, disqualifiant toute nuance et transformant un sujet grave en instrument de pression idéologique. En effet, dans des tribunes publiées ici et là, le docteur Mélanie Debrabant, présidente de l’association Fraternité Victime, accompagnée de collectifs et de professionnels, transforme une question grave en cadre idéologique fermé où une seule réponse est admise : la leur, pour ainsi tout contrôler.
Leur discours ne se limite plus à demander justice, il fixe les conditions mêmes de ce qui doit être considéré comme une réponse acceptable. Leur critique repose sur l’idée que la fin de l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation constituerait un recul. Mais aucun élément précis n’est apporté pour démontrer que le futur dispositif serait moins efficace. À l’inverse, plusieurs réalités sont totalement absentes de leur analyse.
D’abord, l’Inirr n’a traité qu’une partie limitée des situations. Le rapport de la Ciase évoquait environ 330 000 victimes depuis 1950. L’Inirr, elle, a traité quelques milliers de dossiers. Cela ne constitue pas un échec, mais cela relativise fortement l’idée d’un modèle abouti et suffisant. Le dispositif restait partiel, lent, et dépendant de ressources limitées. Ensuite, la question de la pérennité du modèle est totalement éludée. Une structure nationale indépendante implique des coûts importants, une organisation lourde et des délais parfois longs. Plusieurs témoignages ont fait état de procédures complexes et de temps d’attente significatifs. Présenter ce système comme parfaitement satisfaisant relève d’une reconstruction a posteriori.
Autre point passé sous silence : le droit. Les évêques ne peuvent pas se dessaisir totalement de leur responsabilité. En droit canonique comme en droit civil, ils restent responsables de ce qui se passe dans leur diocèse. Maintenir une structure totalement extérieure pose une question réelle de gouvernance et de cohérence juridique, que la tribune ignore complètement. La critique des cellules diocésaines repose, elle, sur des exemples de dysfonctionnements. Mais aucune donnée globale n’est fournie. Combien de cas ? Sur quelle période ? Dans quels diocèses ? Sans ces éléments, on ne peut pas parler d’un diagnostic, mais d’une construction rhétorique.
De plus, les diocèses ne partent pas de rien. Depuis plusieurs années, des référents, des commissions, des formations ont été mises en place. Dire que tout serait confié à des personnes incompétentes est inexact. Cela revient à nier les efforts réels engagés sur le terrain. La tribune affirme également que l’indépendance serait la condition indispensable de la confiance. Dans de nombreux domaines sensibles, y compris judiciaires ou médicaux, des dispositifs internes peuvent fonctionner, à condition d’être encadrés et contrôlés. L’indépendance n’est pas une garantie absolue, c’est un outil parmi d’autres.
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Enfin, soulignons l’absence totale de réflexion sur les abus hors de l’Église. L’immense majorité des violences sexuelles sur mineurs se produit dans le cadre familial ou éducatif. Or ces collectifs concentrent exclusivement leur discours sur l’Église, sans jamais élargir la réflexion. Ce choix n’est pas neutre.
Rappelons que seuls environ 3 % des prêtres, sur les soixante-dix dernières années, ont été mis en cause pour des faits d’abus, selon les estimations issues du rapport de la Ciase. Ce chiffre, aussi grave soit-il, doit être replacé dans son contexte : il demeure largement inférieur à celui observé dans d’autres milieux, notamment le cadre familial, sportif ou éducatif, où les violences sexuelles sur mineurs sont statistiquement plus répandues. Cela n’excuse rien, mais cela interdit les généralisations abusives et les lectures exclusivement à charge contre l’Église.
C’est dans cet ensemble que s’installe une forme de police idéologique de la reconnaissance. Une seule grille de lecture est admise. Une seule solution est jugée valable. Toute alternative est disqualifiée avant même d’être examinée.
On en vient ainsi à donner le sentiment que l’objectif n’est plus seulement la justice, mais une mise en accusation permanente, comme si l’Église devait être maintenue au pilori indéfiniment, au nom d’une exigence de vérité devenue elle-même dévoyée lorsqu’elle se transforme en absolu intransigeant. Ce fonctionnement est caractéristique d’une logique jusqu’au-boutiste. Il ne s’agit plus d’améliorer, mais d’imposer. Il ne s’agit plus de débattre, mais de fixer une norme intangible.
L’exemple du mot « renaître » en est révélateur. Il est interprété comme une injonction problématique. En faire un élément central d’accusation montre une volonté d’étendre la critique à tous les niveaux, y compris les plus secondaires, afin de renforcer une thèse globale déjà établie. À force d’exiger un modèle parfait, immédiatement et totalement conforme à une vision unique, on rend toute solution imparfaite illégitime. Or aucune institution humaine ne peut répondre à une exigence absolue sans être paralysée.


