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[ Crise au sein du groupe Bayard ]De dérives idéologiques en réécriture de la doctrine chrétienne : La Croix paiera-t-il des années d’égarement ?

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Le journal qui s’était lui-même proclamé, à la fin du XIXe siècle, « le plus antijuif de France » (article du 17 juillet 2023), traverse aujourd’hui une crise profonde

Par Philippe Marie

Le groupe Bayard, propriétaire de La Croix, a annoncé un plan social pouvant aller jusqu’à 59 suppressions de postes, soit environ 5 % de ses effectifs en France. Concrètement, des plans de sauvegarde de l’emploi sont programmés au sein de Bayard SA et de sa filiale Milan, précédés de départs volontaires susceptibles de concerner ces postes. À cela s’ajoute un plan de licenciements économiques de moins de dix salariés au sein de Bayard Service.

Dans son propre communiqué du 9 avril 2026 , le groupe justifie cette décision par « un marché de la presse et de l’édition chahuté » et affirme devoir « consolider sa performance économique » pour garantir sa pérennité. Le plan de compétitivité repose sur deux volets, réduction des dépenses externes et réorganisation interne, présentés comme nécessaires pour accompagner la transformation engagée avec le plan stratégique « CAP 2029 ». Dans le même temps, Bayard met en avant une stratégie de diversification, avec le lancement de nouveaux produits culturels, d’une application internationale de prière et même l’acquisition majoritaire d’un parc d’attractions, Kingoland, présenté comme un lieu de « socialisation et de partage » permettant de prolonger les univers éditoriaux du groupe au-delà du papier.

Mais au-delà de ces justifications économiques et de cette communication maîtrisée, une réalité demeure : Ce n’est pas uniquement à cause d’un « marché chahuté » que la situation s’est dégradé. . C’est bien une certaine ligne éditoriale qui ne fait plus recette. Une ligne qui, de l’aveu même d’un grand nombre de religieux et de laïcs catholiques, n’attire plus, parce qu’elle ne correspond plus à ce que les fidèles attendent d’un journal se revendiquant catholique.

Et cette crise ne touche pas seulement La Croix. Elle s’inscrit plus largement dans la fragilité des autres titres du groupe, porteurs d’une orientation similaire. Là encore, la même difficulté apparaît : une ligne idéologique qui, progressivement, s’éloigne de son lectorat naturel et ne rencontre plus l’adhésion qu’elle pouvait susciter autrefois.

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Pendant longtemps, La Croix fut une référence. Le journal était capable de porter la voix de l’Église dans la société, avec clarté et fidélité. Il était un titre respecté, enraciné dans une certaine tradition de la presse française , soucieux de transmettre sans déformer, même s’il s’était débattu avec des relents antisémites lors de l’affaire Dreyfus, héritage d’une époque troublée de son histoire.

Puis est venu le tournant : Un basculement progressif, mais constant, vers une lecture de plus en plus idéologique des enjeux contemporains. Ainsi, La Croix s’est retiré du réseau X, anciennement Twitter, un geste présenté comme cohérent avec ses orientations, mais perçu par beaucoup comme le signe d’un positionnement militant radical désormais assumé. À titre de comparaison, l’Église de France ainsi que le pape Léon XIV demeurent présents sur cette plateforme, utilisant cet espace comme un outil de diffusion et de dialogue. Une divergence qui interroge sur la ligne suivie par le journal.

Une tentation persistante d’« adapter » la doctrine chrétienne aux évolutions du monde s’est installée, quitte à en altérer le sens profond. Ce qui relevait de la simple mission d’information est devenu, une entreprise de relecture moderniste.

Au nom de ce modernisme, au nom du dialogue avec le monde, La Croix a multiplié les accommodements. Mais ces accommodements ont changé de nature. Les témoignages se sont faits militants, les analyses ont pris une tonalité idéologique, et la doctrine elle-même a été présentée de manière fluctuante, comme sujette à interprétation, à relecture plutôt qu’à transmission. À cela s’ajoute un autre glissement, plus préoccupant encore. De nombreuses tribunes publiées sous couvert de« liberté d’expression » se révèlent en réalité à charge contre des éléments essentiels de la doctrine chrétienne. Parallèlement, certains témoignages ou contributions plus fidèles à l’enseignement traditionnel ont été écartés ou relégués. Peu à peu, le journal n’apparaît plus comme un lieu d’équilibre en phase avec l’Eglise, mais comme un espace orienté, où certaines voix sont favorisées tandis que d’autres sont marginalisées.

Et ces évolutions, loin de rapprocher les lecteurs, ont contribué à les désorienter. Le résultat est là. Une perte de confiance. Une érosion du lectorat. Et aujourd’hui, des décisions sociales lourdes au sein du graoupe Bayard, qui traduisent une fragilité bien plus profonde qu’un simple « marché chahuté ».

Car un journal catholique ne peut durablement survivre s’il devient un espace de revendication à sens unique. Cette évolution se manifeste , par exemple, dans une forme de distance, voire de gêne, à l’égard de l’héritage chrétien de la France. Là où de nombreux évêques rappellent avec clarté cette réalité historique, certaines prises de position du journal semblent chercher à en atténuer la portée. Rappelons que Monseigneur Matthieu Rougé le rappelle pourtant sans ambiguïté : « L’histoire et la culture de la France sont évidemment inséparables du christianisme, cela au moins depuis le baptême de Clovis ». Mais là encore, une autre ligne semble prévaloir. Plutôt que d’assumer pleinement cet héritage et de le relayer, La Croix tend à le reformuler en termes plus vagues, évoquant des « valeurs humanistes » issues du christianisme, comme pour être sûr d’en diluer toute la puissance.

Cet exemple, parmi d’autres, illustre une difficulté croissante à nommer clairement les racines chrétiennes, comme si celles-ci devaient être atténuées par peur, par honte…par simple reniement ? Ajoutons que les vandalismes, les profanations contre les églises de France, on n’en parle pas ou quasiment jamais. Les valeurs chrétiennes maltraitées au nom de la laïcité, on n’en parle pas ou quasiment jamais. Le catholicisme conservateur, on n’en parle pas ou quasiment jamais ou on adopte un ton très critique et parfois ironique , la cathophobie ? c’est quasiment un gros mot au sein de la rédaction. En revanche, le dialogue interreligieux à outrance, l’inclusion en tous genres et tous azimuts ou l’écologie comme nouvelle doctrine de l’Église,font partie d’un credo que beaucoup confessent rue Gabriel Péri à Malakoff.

Alors, au-delà de la crise au sein du groupe Bayard, assistera-t-on à la fin d’un cycle, celui d’un journal qui, à force de vouloir accompagner le monde, a fini par ne plus être compris des siens ? La Croix sera-t-il bientôt racheté ? Beaucoup en parlent. La Croix disparaîtra-t-il ? Personne ne le souhaite.

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