À quelques semaines de l’été, Dieu ou comment s’en débarrasser, publié aux Éditions du Cerf, apparaît comme l’un des livres catholiques les plus marquants de l’année 2026. Dans cet essai dense, érudit et souvent percutant, le père dominicain Thierry-Dominique Humbrecht propose bien davantage qu’une défense classique de la foi chrétienne. Il entreprend une véritable enquête sur les causes profondes de la crise spirituelle occidentale et sur les différentes couches d’oubli qui ont progressivement enseveli la question de Dieu dans notre civilisation.
Dès l’introduction, le ton est donné. Reprenant une célèbre réplique du Bon, la Brute et le Truand, le dominicain invite son lecteur à devenir un fouilleur, un archéologue de la foi. « Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses », lance le personnage incarné par Clint Eastwood. Cette image du creusement devient le fil conducteur de tout l’ouvrage. Pour le père Humbrecht, le chrétien du XXIe siècle est précisément celui qui accepte de creuser sous les couches d’oubli, de préjugés et de fausses évidences accumulées par la modernité. Son livre est une invitation à retrouver ce qui a été enseveli plutôt qu’à inventer une foi nouvelle.

« Dieu est mort, veut-on croire, mais il encombre encore », écrit-il. Cette phrase pourrait résumer à elle seule le drame de l’Occident contemporain. Car si Dieu était réellement devenu insignifiant, pourquoi continuerions-nous à parler de Lui ? Pourquoi tant d’énergie déployée pour le nier, le caricaturer ou l’effacer de l’histoire ? Pourquoi le christianisme demeure-t-il l’objet d’attaques récurrentes alors même que certains le disent moribond ?
Pour répondre à cette question, le père Humbrecht développe une comparaison particulièrement originale. Comme les cités antiques de Mésopotamie recouvertes au fil des siècles par des couches successives de sable et de débris, Dieu a été progressivement enseveli sous des strates d’oubli, de préjugés et de malentendus. « Ce n’est plus Notre-Dame incendiée, c’est Notre-Dame ensablée », écrit-il. L’image est puissante. Une cathédrale incendiée provoque un sursaut immédiat. Une cathédrale ensevelie finit par disparaître des regards et des mémoires. Le problème majeur du christianisme contemporain n’est donc pas seulement l’hostilité. C’est l’effacement. La première couche de cet ensablement est celle de l’athéisme et de ce que le dominicain appelle plus largement la « malcroyance ». Contrairement à une idée reçue, il estime que l’athéisme militant est devenu relativement rare. « L’incroyance est répandue, mais l’athéisme est rare », observe-t-il. Ce qui caractérise davantage notre époque est une vaste zone grise où se mêlent croyances diffuses, spiritualités personnalisées, relativisme religieux et refus de toute adhésion doctrinale claire. Beaucoup ne croient plus vraiment, mais ne sont pas davantage capables d’affirmer qu’ils ne croient pas. Ils évoluent dans une sorte de brouillard spirituel où tout se vaut et où la question de Dieu demeure ouverte sans jamais être réellement affrontée.
Lire aussi
Cette analyse conduit le père Humbrecht à développer l’une des notions les plus stimulantes de son livre : celle de « l’athée catholique ». L’expression peut surprendre, mais elle décrit une réalité familière. Le Dieu rejeté par l’Occidental moderne est presque toujours le Dieu du christianisme, et plus particulièrement, dans le cas français, le Dieu du catholicisme. Pourtant, celui qui s’en détourne continue souvent à vivre dans un univers intellectuel, moral et culturel profondément façonné par vingt siècles de christianisme. La dignité de la personne humaine, la distinction entre le spirituel et le temporel, la liberté de conscience ou encore l’idée même de droits universels portent l’empreinte de cette longue histoire. Dès lors, une question s’impose : peut-on conserver durablement les fruits en rejetant les racines ?
Pour approfondir cette réflexion, le dominicain convoque la figure de Maurice Clavel. Le célèbre intellectuel catholique dénonçait déjà ceux qui se disaient « pétris de christianisme » tout en refusant la foi chrétienne elle-même. « Comment vivre en ce qu’on ne croit pas ? », demandait-il. Cette interrogation demeure d’une étonnante actualité. Peut-on continuer à invoquer les valeurs chrétiennes tout en rejetant Celui dont elles procèdent ? Peut-on défendre la dignité humaine, la liberté ou la solidarité sans s’interroger sur la vision de l’homme qui a permis leur émergence ? Toute la réflexion du père Humbrecht converge vers la même réponse : une civilisation ne peut indéfiniment vivre sur un héritage qu’elle refuse de reconnaître.
L’un des chapitres du livre porte un titre particulièrement évocateur : Le marché des idoles. Le théologien y rappelle une vérité fondamentale de l’anthropologie chrétienne : l’homme ne cesse jamais d’adorer. « Par qui remplace-t-on le vrai Dieu ? Non par ce qui lui ressemble mais par ce qui nous ressemble : par des idoles. » Toute la modernité est contenue dans cette formule.
Les idoles ne sont plus aujourd’hui celles des civilisations antiques. Elles prennent d’autres visages : l’argent, le marché, le pouvoir, la technique, l’État, l’idéologie ou encore l’individu souverain érigé en norme absolue. La modernité n’a pas supprimé l’idolâtrie. Elle l’a simplement rendue plus discrète et plus sophistiquée. En prétendant se libérer de Dieu, l’homme ne cesse pas de croire ; il transfère simplement son espérance vers d’autres absolus qui finissent souvent par l’asservir.
Une autre partie de l’ouvrage concerne la Providence. Le père Humbrecht s’attaque ici à l’une des objections les plus fréquentes adressées au christianisme : si Dieu existe, pourquoi tant de souffrances ? Pourquoi les guerres, les catastrophes ou la mort des innocents ? Il montre comment une compréhension simpliste de la Providence a parfois conduit à transformer Dieu en gestionnaire universel chargé de résoudre instantanément tous les drames humains. « Que devient Dieu quand les choses ne marchent pas ? », demande-t-il. Or le christianisme authentique n’a jamais enseigné cela. Dieu n’abolit ni la liberté humaine ni le mystère du mal. Le réduire à une sorte d’administrateur cosmique revient inévitablement à le condamner lorsque surviennent les tragédies.
Mais c’est sans doute dans sa critique des renoncements internes à l’Église que le livre se montre le plus incisif. Le père Humbrecht dénonce sans détour les « lâchetés », les « demi-silences » et la « tentation de la respectabilité ». L’une des phrases les plus fortes de l’ouvrage mérite d’être méditée : « Le risque pour un catholique est plus que jamais d’affadir l’annonce, non pas en renonçant à dire la vérité, mais en contraignant celle-ci dans les limites de la mondanité, du possible plutôt que du nécessaire, de l’implicite ou de la diplomatie ecclésiastique. » Nous touchons ici au cœur de sa démonstration.
La crise du christianisme occidental ne s’explique pas seulement par les attaques venues de l’extérieur. Elle tient aussi à une forme d’autocensure progressive des croyants eux-mêmes. À force de vouloir être acceptés, certains ont fini par hésiter à annoncer pleinement ce qu’ils croient.
Le paradoxe est alors saisissant. Au moment même où une partie de la jeunesse redécouvre les pèlerinages, la liturgie, les racines chrétiennes de l’Europe ou l’histoire religieuse de la France, certains responsables ecclésiaux semblent davantage préoccupés par les risques supposés d’une identité chrétienne que par l’effacement de la foi elle-même. C’est précisément là que le livre du père Humbrecht apparaît comme une réponse de fond aux thèses développées récemment par le père Benoist de Sinety.
Car enfin, que démontre cet ouvrage ? Que la crise actuelle ne provient pas d’un excès d’identité chrétienne. Elle provient d’un déficit de foi chrétienne. Elle provient de l’oubli de Dieu, de la rupture de la transmission et de décennies durant lesquelles le christianisme a parfois cessé de croire suffisamment à sa propre vérité pour l’annoncer avec confiance. Le livre du dominicain montre ainsi que l’identité chrétienne authentique n’est pas une idéologie. Elle est la conséquence naturelle d’une foi vivante.
Une civilisation chrétienne n’est pas une construction artificielle qu’il faudrait suspecter ; elle est le fruit historique de l’Évangile lorsqu’il façonne durablement des peuples, des cultures et des institutions.
En ce sens, Dieu ou comment s’en débarrasser constitue bien davantage qu’un essai théologique. C’est une réponse magistrale à ceux qui voient dans l’identité chrétienne une menace pour l’Évangile. Tout au long de ses pages, le père Humbrecht démontre au contraire que lorsque Dieu disparaît, l’identité chrétienne s’efface elle aussi. Et avec elle disparaissent progressivement la mémoire, la culture, l’anthropologie et les libertés que le christianisme avait contribué à faire naître. Le livre apporte ainsi une contradiction de fond à l’argumentation du père Benoist de Sinety : ce n’est pas l’identité chrétienne qui menace la foi, c’est l’effacement de la foi qui finit par rendre impossible toute identité chrétienne. Le danger n’est pas qu’il reste encore des chrétiens attachés à leurs racines. Le danger est qu’il ne reste bientôt plus assez de chrétiens pour les transmettre.


