Déposée le 7 avril 2026 au Sénat, la proposition de loi n° 510 du sénateur Francis Szpiner vise à soumettre au référendum la question de la fin de vie. Son objectif est clair : inscrire dans le code de la santé publique une ligne de démarcation infranchissable entre le soin et l’acte létal. Provoquer la mort, même au nom de la compassion, ne saurait relever de la médecine. Cette affirmation, qui peut sembler évidente pour tout catholique, intervient dans un contexte où les mots évoluent et où les repères se brouillent. Car c’est bien là l’un des enjeux majeurs du débat. L’expression « aide à mourir », désormais largement utilisée, tend à recouvrir des réalités que le droit et la morale ont toujours distinguées avec rigueur. Derrière cette formule, il s’agit en réalité de l’euthanasie ou du suicide assisté, c’est-à-dire d’actes dont la finalité directe est de provoquer la mort. Le texte du sénateur Szpiner rappelle avec force cette distinction. Le soin vise à guérir lorsque cela est possible, à soulager toujours, et à accompagner jusqu’au terme naturel de la vie. L’acte létal, lui, poursuit un objectif radicalement différent. Entre les deux, la divergence n’est pas seulement technique, elle est fondamentale.
Dès le 20 janvier dernier, sur les ondes de RCF, Francis Szpiner exprimait déjà ses réserves face à l’évolution du débat. Il dénonçait un calendrier parlementaire jugé trop rapide, une méthode insuffisamment approfondie, et appelait à redonner la parole aux Français. Surtout, il mettait en garde contre ce qu’il qualifiait de « rupture de civilisation », redoutant une transformation profonde du rôle de la médecine, mais aussi de celui de l’État. La démarche adoptée aujourd’hui s’inscrit dans cette logique. En s’appuyant sur l’article 11 de la Constitution, le sénateur entend ouvrir la voie à un référendum d’initiative partagée. Encore faut-il, d’ici au 22 avril, réunir le soutien d’au moins 185 parlementaires, première étape d’une procédure exigeante et rarement aboutie.
Mais au-delà du mécanisme institutionnel, c’est bien la nature même de la question posée qui interroge. Peut-on soumettre à la décision majoritaire un principe aussi fondamental que l’interdit de donner la mort ?
Le sénateur inscrit son raisonnement dans les grands principes de la République. Il rappelle notamment que la fraternité ne peut être réduite à une simple formule. Elle implique un devoir concret : ne jamais abandonner celui qui souffre. Dans cette perspective, qualifier un acte létal de « soin » reviendrait à renverser le sens même de cet engagement. Ce débat rejoint, sur un autre plan, l’enseignement constant de l’Église catholique. Celle-ci affirme sans ambiguïté que l’euthanasie est moralement inacceptable, en ce qu’elle consiste à provoquer délibérément la mort d’une personne humaine. Le changement de vocabulaire ne modifie en rien cette réalité. Ces dernières semaines, plusieurs évêques de France ont rappelé avec force cette position. Ils mettent en garde contre une société qui, face à la souffrance, pourrait être tentée de proposer la mort comme solution. Pour eux, la véritable réponse réside dans le développement des soins palliatifs, encore insuffisamment accessibles sur l’ensemble du territoire.
Car c’est là un point essentiel. Avant même d’envisager une évolution législative, la question des moyens consacrés à l’accompagnement de la fin de vie reste posée. Peut-on prétendre offrir un choix véritable lorsque les alternatives ne sont pas pleinement disponibles ?Le recours au référendum apparaît, dans ce contexte, à la fois comme une volonté de clarification et comme un aveu des difficultés du débat. En confiant au peuple une décision aussi lourde, le législateur reconnaît implicitement que la question dépasse le cadre habituel de la délibération parlementaire. Reste à savoir si une telle consultation permettra réellement d’éclairer les consciences, ou si elle risque, au contraire, de simplifier à l’excès une réalité profondément complexe.
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Une chose est certaine : la question de la fin de vie ne peut être réduite à un affrontement idéologique. Elle touche à ce que la société a de plus fragile et de plus essentiel : la manière dont elle considère la vie humaine, jusque dans ses ultimes instants. Car ce qui est en jeu dépasse de loin une simple évolution législative. Il s’agit d’un seuil. Un point de bascule. Les évêques de France l’ont rappelé avec gravité après le vote du 25 février dernier à l’Assemblée nationale : légaliser l’« aide à mourir » ne relève pas d’un ajustement technique du droit, mais bien d’un véritable basculement anthropologique.
Leur analyse est sans ambiguïté. Introduire dans la loi la possibilité de provoquer délibérément la mort revient à redéfinir en profondeur le rôle de la médecine et le regard porté sur la dignité humaine. Le médecin, appelé à soigner et à soulager, pourrait désormais être conduit à donner la mort. Une rupture majeure.
Les évêques alertent également sur les conséquences concrètes d’une telle évolution. Derrière les intentions affichées, les risques sont réels : pressions sociales ou familiales sur les plus vulnérables, ambiguïtés juridiques, fragilisation de la liberté de conscience. Une société qui prétend élargir les droits ne peut, dans le même mouvement, contraindre ceux qui refusent moralement de participer à un acte qu’ils jugent intrinsèquement injuste. Plus profondément encore, c’est la conception même de la fraternité qui est en cause. Celle-ci ne consiste pas à supprimer celui qui souffre, mais à l’entourer, à l’accompagner, à ne jamais le laisser seul face à l’épreuve. Une société véritablement humaine se reconnaît à la manière dont elle protège les plus fragiles, non à la facilité avec laquelle elle accepte d’abréger leur vie. Dans cette perspective, le rappel des évêques résonne avec une force particulière : donner délibérément la mort ne saurait constituer un progrès humain.


