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Quand le soufisme s’invite à l’église : entre incompréhension, profanation et confusion spirituelle

Vue de l'église de église de Courbons, au-dessus de Digne-les-Bains - image street view
Vue de l'église de église de Courbons, au-dessus de Digne-les-Bains - image street view
Depuis quand une église est-elle destinée à accueillir toutes les expériences spirituelles du moment, comme si toutes les religions étaient finalement interchangeables ?

Le 10 mai 2026, l’église de Courbons, au-dessus de Digne-les-Bains, a accueilli une soirée consacrée aux contes soufis, récits issus de la mystique islamique. Présenté comme un moment culturel et poétique, l’événement soulève pourtant une question grave : une église catholique est-elle devenue un simple théâtre destiné à accueillir n’importe quelle spiritualité, jusque devant l’autel consacré ? Derrière l’esthétique et les bons sentiments, beaucoup de fidèles dénoncent une banalisation du sacré et une profanation silencieuse des lieux de culte. Il y a quelques années encore, l’idée même d’organiser dans une église catholique une soirée centrée sur une spiritualité issue de l’islam aurait suscité une immense stupeur. Aujourd’hui, l’événement est présenté avec naturel, presque avec enthousiasme.

Le spectacle, organisé à l’église de Courbons le 10 mai dernier, mêlait musique, chant et lecture de contes soufis adaptés par Henri Gougaud. L’article de presse local ( La Provence) se réjouit ainsi d’« une immersion dans l’univers des récits soufis » et d’« un véritable voyage intérieur ». Un “voyage intérieur”, donc. Dans une église catholique. Devant un autel consacré. Manifestement, certains ne voient plus la moindre difficulté à transformer un sanctuaire chrétien en salon de spiritualités comparées, du moment que l’ambiance est douce, que la clarinette accompagne les lectures et que l’on parle de “sagesse orientale”.

Mais derrière les mots apaisants et le décor culturel, la réalité demeure : le soufisme est une tradition mystique issue de l’islam. On présente souvent le soufisme comme une philosophie vague faite de paix, de musique et de sagesse universelle. C’est oublier sa nature profonde. Le soufisme est historiquement un courant spirituel musulman. Il s’inscrit dans la tradition coranique, dans la vision islamique de Dieu et dans la spiritualité propre à l’islam.

Ses récits, ses symboles et ses enseignements ne sont pas neutres religieusement. Ils expriment une certaine conception du rapport à Dieu, de la prière, de l’homme et du salut issue de l’univers islamique.

Et c’est précisément là que réside le scandale. Car dans une église catholique, il y a infiniment plus qu’une simple “quête intérieure” ou qu’une philosophie spirituelle parmi d’autres. Une église est le lieu où se renouvelle le sacrifice du Christ. Le lieu où Dieu se rend présent dans l’Eucharistie. Le lieu où résonne l’Évangile, cette parole qui a converti des civilisations entières, inspiré des saints, élevé des cathédrales, fondé des œuvres de charité, transformé des vies et ouvert aux hommes le chemin du salut éternel.

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Quelle comparaison possible entre cette puissance spirituelle et quelques récits mystiques issus d’une tradition religieuse qui nie précisément la divinité du Christ ?

Car il faut oser rappeler cette évidence devenue presque interdite : l’islam refuse que Jésus soit le Fils de Dieu, refuse la Croix comme rédemption du monde et refuse la Trinité. Alors que viennent faire, devant un autel consacré au Christ, des textes inspirés d’une spiritualité issue de cette religion ? Qu’on organise ce genre de représentation dans un théâtre, une médiathèque ou une salle culturelle relève de la liberté artistique. Personne n’y verrait un problème particulier. Mais dans une église ? Devant le tabernacle ?

C’est là que beaucoup de fidèles ressentent une profonde profanation, même si le mot choque aujourd’hui des oreilles habituées à tout relativiser. Le plus inquiétant est peut-être l’aveuglement général qui accompagne ce genre d’événement. Personne, ou presque, ne semble mesurer ce qui est en train de se produire. Pour beaucoup, ce n’est qu’une “belle expérience”, un moment “poétique”, une “ouverture culturelle”, un “voyage spirituel”. On applaudit l’atmosphère, les lumières, la musique, les émotions ressenties. Mais précisément : depuis quand l’émotion devient-elle le critère du sacré ?

Depuis quand une église est-elle destinée à accueillir toutes les expériences spirituelles du moment, comme si toutes les religions étaient finalement interchangeables ?

Cette confusion est le symptôme d’une crise beaucoup plus profonde : la perte du sens du sacré. L’association locale expliquera sans doute que ce type de soirée “fait vivre l’église”, attire du public et participe à l’animation culturelle du village. Mais une église ne “vit” pas parce qu’on y organise des spectacles ou des expériences spirituelles à la mode. Une église vit par la prière, par la messe, par les sacrements, par l’adoration et par la présence du Christ. Faire venir du monde au prix de la banalisation du sanctuaire n’est pas faire vivre une église : c’est précisément oublier ce pour quoi elle existe. À force de transformer les églises en espaces culturels polyvalents, beaucoup ne voient même plus ce qui distingue un sanctuaire consacré d’une simple salle patrimoniale. L’autel devient une scène. Le chœur devient un décor. Le silence sacré devient une ambiance. Et l’Évangile lui-même finit par apparaître comme une spiritualité parmi d’autres, placée au même niveau que toutes les sagesses du monde.

Pourtant, le christianisme n’est pas une philosophie de plus dans le grand marché des expériences spirituelles. Il est l’annonce du salut en Jésus-Christ. Une église n’est donc pas faite pour accueillir indistinctement des expressions religieuses venues d’ailleurs au nom du dialogue ou de la culture. Elle est faite pour la messe, pour l’adoration, pour la prière et pour annoncer le Christ crucifié et ressuscité. Le drame est que beaucoup ne semblent même plus percevoir la contradiction. Comme si le sens du sacré s’était lentement dissous dans une religion de l’émotion, du métissage spirituel et du vague “vivre-ensemble”. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus inquiétant.

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