Editorial Par Philippe Marie
Depuis des siècles, la foi chrétienne constitue le seul véritable ciment capable d’unir les Français au-delà des origines sociales, ethniques ou culturelles. Car l’Évangile n’abolit pas les identités : il les élève et les réconcilie dans une fraternité plus grande que les fractures politiques ou raciales. Refuser cette réalité au nom d’un universalisme abstrait relève moins de la charité chrétienne que d’une profonde confusion intellectuelle et spirituelle.
L’identité n’est pas contraire à l’Évangile
Depuis plusieurs années, une étrange suspicion s’est installée autour du mot même d’« identité ». Dans certains milieux intellectuels, médiatiques et même ecclésiaux, toute affirmation identitaire serait devenue suspecte. Parler des racines chrétiennes de la France, rappeler une continuité civilisationnelle ou défendre une mémoire commune suffirait presque à faire naître l’accusation de « repli » ou de fermeture. Cette lecture est pourtant profondément réductrice. Car l’Écriture elle-même affirme que l’homme possède une identité voulue par Dieu. Dès la Genèse, il est écrit : « Dieu créa l’homme à son image » (Genèse 1, 27).
L’identité humaine n’est donc ni une construction idéologique ni un accident historique : elle appartient à l’ordre naturel voulu par le Créateur. L’Ancien Testament est d’ailleurs traversé par la conscience d’un peuple, d’une filiation, d’une transmission. Israël ne nie jamais son identité ; il la reçoit comme une responsabilité spirituelle. Le Christ Lui-même ne vient pas abolir les appartenances humaines, mais les ordonner à une vérité supérieure. Saint Paul écrit : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre (…) car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Galates 3, 28). Ce passage, souvent invoqué pour justifier une forme d’effacement identitaire, dit exactement l’inverse. Il ne supprime pas les peuples ni les cultures ; il affirme que la foi commune permet de dépasser les divisions sans nier les réalités humaines.
Le christianisme n’est pas une religion de l’effacement des peuples. Il est une civilisation de la communion.
Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, la France s’est historiquement construite autour d’une matrice chrétienne. Le baptême de Clovis, le règne de Saint Louis, l’épopée de Jeanne d’Arc, les cathédrales, les paroisses, les pèlerinages, les fêtes religieuses, l’école, les hôpitaux, l’idée même de dignité de la personne humaine : tout cela procède d’un héritage chrétien. Pendant des siècles, ce christianisme a constitué un langage commun entre les provinces, les classes sociales et les générations. Il unissait le paysan et le noble, l’ouvrier et le bourgeois, le Breton et le Provençal. La messe dominicale faisait se tenir côte à côte des hommes que tout séparait socialement, mais que la foi réunissait spirituellement. Voilà la véritable force de l’identité chrétienne : elle transcende les appartenances sans les détruire.
Aujourd’hui encore, dans de nombreuses paroisses de banlieue, cette réalité demeure visible. Des familles venues d’Afrique, des Antilles, du Liban, d’Asie ou d’Europe de l’Est prient ensemble avec des Français de souche. Pourquoi cette unité demeure-t-elle possible ? Parce que la foi catholique propose une appartenance plus haute que les fractures ethniques ou sociales contemporaines
La grande confusion contemporaine consiste à croire que l’effacement des identités produira automatiquement la paix sociale. Or l’histoire montre exactement l’inverse. Une société privée de mémoire commune, de culture partagée et de transcendance devient une juxtaposition de groupes concurrents. Lorsque la nation ne sait plus ce qu’elle est, les appartenances secondaires deviennent absolues : origine ethnique, couleur de peau, territoire, revendications communautaires ou idéologies politiques. Le vide spirituel nourrit toujours les fragmentations. Le christianisme, au contraire, a longtemps permis d’unifier des populations extrêmement diverses autour d’une même vision de l’homme et du bien commun. C’est pourquoi présenter l’identité chrétienne comme un « péril » relève d’une véritable inversion du réel. Car le christianisme n’a jamais enseigné la haine des autres peuples. Il rappelle simplement qu’un peuple ne peut survivre sans héritage commun.
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Une étrange culpabilisation des chrétiens
Il existe aujourd’hui une contradiction frappante dans le débat public. D’autres religions présentes en France assument naturellement leur identité spirituelle, culturelle et communautaire. Elles revendiquent leurs traditions, leurs pratiques, leur continuité historique. Et personne n’oserait sérieusement leur demander de renoncer à toute affirmation identitaire. Pourquoi, dès lors, le chrétien français devrait-il être le seul à considérer ses racines comme embarrassantes ? Pourquoi le rappel de l’histoire chrétienne de la France serait-il suspect, alors même qu’elle constitue une réalité historique incontestable ? À force de vouloir déconstruire l’identité chrétienne, certains finissent paradoxalement par désarmer moralement ceux qui pourraient encore porter une cohésion nationale.
Le Christ demande d’aimer son prochain. Il ne demande jamais de haïr ce que l’on est. Le christianisme authentique n’est pas un enfermement identitaire ; il est précisément ce qui permet de dépasser les enfermements communautaires. Dans l’Épître aux Éphésiens, saint Paul écrit :
« Car c’est Lui, le Christ, qui est notre paix : des deux peuples, il n’en a fait qu’un » (Éphésiens 2, 14).
Cette phrase résume peut-être mieux que tous les débats sociologiques la vocation profonde de l’Église : unir sans uniformiser. Une nation chrétienne peut accueillir des hommes d’origines très différentes parce qu’elle leur propose une civilisation commune fondée sur une même conception de la dignité humaine, de la famille, du pardon, du sacrifice et du bien commun. La véritable fraternité ne naît pas du déracinement généralisé. Elle naît d’une transcendance partagée.
Le véritable péril n’est donc pas qu’un chrétien aime son pays, son histoire ou sa civilisation. Le péril serait plutôt qu’il n’ose plus les transmettre. Ce qui n’est pas un « péril identitaire » : transmettre l’histoire chrétienne de France ; rappeler les racines spirituelles de la nation ; aimer son héritage sans haïr celui des autres ; défendre une cohésion nationale fondée sur une civilisation commune ; refuser le racisme sans accepter l’effacement des peuples ;croire que la foi peut unir des hommes de toutes origines.
L’identité chrétienne authentique n’est ni un repli ni une exclusion. Elle est une élévation.Car l’Évangile ne détruit pas les nations : il les éclaire. Et peut-être la France retrouvera-t-elle demain son unité non pas en effaçant ce qu’elle est, mais en redécouvrant enfin ce qui l’a faite.Car aucune « nouvelle France » ne pourra durablement se construire sur la négation de l’ancienne. Une nation ne renaît jamais en effaçant sa mémoire, ses racines, ses saints, sa culture ou son héritage spirituel. Elle se fortifie au contraire lorsqu’elle assume son histoire et la transmet. Vouloir bâtir une France entièrement détachée de son socle chrétien reviendrait à demander à un arbre de vivre après avoir coupé ses racines. On peut changer une société, l’enrichir, l’ouvrir à de nouveaux visages, accueillir des parcours différents ; mais aucune civilisation ne survit lorsqu’elle apprend à ses propres enfants à mépriser ce qu’elle fut.
La véritable intégration ne consiste pas à dissoudre l’identité française dans un ensemble abstrait et sans mémoire. Elle consiste à permettre à des hommes et des femmes d’origines diverses d’entrer dans une histoire commune plus grande qu’eux-mêmes. Et cette histoire, qu’on le veuille ou non, est profondément marquée par le christianisme.


