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SOUDAN : les chrétiens pris au piège d’une guerre dévastatrice

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Le 11 mai dernier, le pape Léon XIV recevait au Vatican le Premier ministre soudanais Kamel Idris pour évoquer « la grave crise » qui ravage le Soudan depuis plus de trois ans

Khartoum n’est plus qu’une capitale défigurée par la guerre. Les rues autrefois animées sont désormais silencieuses. Les immeubles portent les traces des combats : impacts de balles, vitres soufflées, murs éventrés, appartements pillés. Le palais présidentiel est en ruines. Le Musée national du Soudan a été dévasté. Dans plusieurs quartiers, des églises noircies par les flammes se dressent encore au milieu des décombres.La catastrophe humanitaire continue également de s’aggraver. Le 15 mai, l’ONU a alerté sur une crise alimentaire sans précédent au Soudan : près de 19,5 millions de personnes souffrent désormais de faim aiguë, soit plus de 40 % de la population. Selon l’Unicef, environ 825 000 enfants de moins de cinq ans pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère en 2026, tandis que plusieurs régions du Darfour et du Kordofan sont désormais menacées de famine.

Depuis avril 2023, le Soudan est plongé dans une guerre civile sanglante entre les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF), la milice paramilitaire menée par Mohamed Hamdan Dagalo, surnommé « Hemedti ». Le conflit a provoqué l’une des pires catastrophes humanitaires actuelles. Selon les Nations unies, près de 14 millions de personnes ont été déplacées, tandis que des milliers de civils ont été tués ou blessés. Des quartiers entiers ont été vidés de leurs habitants. Les infrastructures civiles, les lieux de culte et les bâtiments publics ont été durement touchés par les combats.

Le pape Léon XIV reçoit le premier ministre soudanais Kamil Idriss ( 11 mai 2026 ) – capture écran

Mais derrière cette tragédie se cache aussi un drame largement ignoré : celui des chrétiens soudanais.

Les chrétiens représentent environ 5 % de la population du pays. Déjà fragilisée par des décennies d’islamisation, de discriminations et de persécutions, la communauté chrétienne soudanaise se retrouve aujourd’hui prise au piège de la guerre. Selon plusieurs organisations chrétiennes, plus d’une centaine d’églises ont été détruites, incendiées ou gravement endommagées depuis le début du conflit. Certaines ont été pillées ou occupées par des groupes armés. D’autres ont entièrement disparu sous les bombardements.L’ONG Portes Ouvertes affirme également que plus de 165 églises ont dû fermer à cause des violences et de l’insécurité. À Khartoum, une église vieille de 80 ans a été réduite en cendres.L’Église catholique soudanaise, extrêmement minoritaire et pauvre, tente malgré tout de survivre. Avant la guerre, l’archidiocèse de Khartoum comptait environ 978 000 catholiques répartis dans 28 paroisses. Aujourd’hui, de nombreuses communautés sont dispersées ou contraintes à l’exil.

Dans certaines régions, les fidèles restent plusieurs semaines sans pouvoir assister à la messe faute de prêtres encore présents sur place. Beaucoup de religieux et de familles chrétiennes ont fui vers l’Égypte, le Soudan du Sud ou d’autres pays voisins pour échapper aux combats. Rafat Samir, responsable évangélique soudanais, accuse même les autorités d’empêcher la reconstruction des lieux de culte détruits. Face à l’effondrement du pays, les responsables catholiques multiplient les appels à la paix.

Le 11 mai 2026, le pape Léon XIV recevait au Vatican le Premier ministre soudanais Kamel Idris. Le Saint-Siège a alors évoqué officiellement « la grave crise qui, depuis plus de trois ans, afflige le Soudan déchiré par la guerre » et salué « la contribution significative de l’Église locale au bien du pays ».

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Quelques mois plus tôt, en novembre 2025, la Conférence des évêques catholiques du Soudan et du Soudan du Sud avait déjà lancé un véritable cri d’alarme depuis Malakal, dénonçant « l’injustice qui alimente le conflit », « les intérêts égoïstes » et « l’absence d’un véritable dialogue ».

En mars 2026, les évêques ont de nouveau élevé la voix après un massacre particulièrement sanglant dans le nord du Soudan du Sud. Le 5 mars 2026, les évêques catholiques du Soudan et du Soudan du Sud ont exprimé leur profonde détresse après l’assassinat de près de 178 personnes dans la région administrative de Ruweng, au nord du Soudan du Sud.Selon les autorités locales, des hommes armés liés à l’Armée populaire de libération du Soudan dans l’opposition (SPLA-IO) auraient mené l’attaque le 2 mars. Au moins 90 civils , parmi lesquels des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont été tués, ainsi que 79 soldats. De nombreux survivants ont fui vers une base des Nations unies pour trouver refuge.L’évêque de Bentiu, Mgr Christian Carlassare, a raconté que les tirs étaient audibles jusque dans la paroisse Marie Auxiliatrice de son diocèse « Notre terre est blessée par le conflit. Nous n’avons pas besoin de vivre davantage de guerres. Le conflit n’apporte que destruction, peur et souffrances plus profondes », avait-t-il déclaré.L’évêque a également lancé un appel fort aux responsables des violences : « Choisissez le dialogue et non la violence. Choisissez le courage de la paix plutôt que l’illusion du pouvoir. »

Dans leur communiqué signé par dix évêques, dont le cardinal Stephen Ameyu Martin Mulla, président de la conférence épiscopale, les prélats ont dénoncé « une nouvelle descente dans l’abîme de la dépravation humaine ». « Le sang de nos frères et sœurs, de nos mères et de nos pères, de nos fils et de nos filles, versé non pas sur un champ de bataille mais au sein même de leurs communautés, crie vers le Ciel », écrivent-ils. Les évêques ont également dénoncé « la culture de la vengeance mortelle » qui s’enracine dans certaines régions et nourrit les cycles de représailles. « Les cycles de vengeance continuent de fragiliser les communautés et de voler l’avenir des enfants du pays », alertent-ils. Ils ont appelé les autorités à retrouver les responsables des massacres et demandé aux chrétiens de s’unir dans la prière pour la paix.

église détruite à Omdurman

Le drame du Soudan et du Soudan du Sud ravive aussi le souvenir de l’engagement du pape François pour la paix dans la région. Le 12 avril 2019, le souverain pontife avait bouleversé le monde en s’agenouillant pour embrasser les pieds des dirigeants sud-soudanais au Vatican afin de les supplier de préserver la paix. Mais malgré l’accord signé en 2018 à Addis-Abeba, de nombreux engagements n’ont jamais été appliqués, notamment les réformes sécuritaires et les élections promises. Aujourd’hui encore, les populations civiles continuent de payer le prix du chaos. Et pourtant, malgré les bombardements, les pillages et l’exode, certains refusent de céder au désespoir. À Omdurman, l’archevêque anglican Ezekiel Kondo a récemment célébré une messe de Pâques au milieu des décombres de son église détruite. Les murs étaient éventrés, le toit avait disparu, mais les chants ont résonné à nouveau pour la première fois depuis des années.

Pendant ce temps, des religieuses accueillent des déplacés, des prêtres continuent de célébrer la messe dans des bâtiments endommagés et des familles chrétiennes recueillent des orphelins abandonnés par la guerre.Alors que l’attention internationale reste tournée vers d’autres conflits, le Soudan sombre peu à peu dans l’oubli.Mais au milieu des ruines de Khartoum, l’Église soudanaise continue encore de tenir debout.

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