Très proche du pape François, la communauté fondée par Andrea Riccardi s’est imposée au fil des années comme l’un des réseaux les plus influents du catholicisme romain. Diplomatie parallèle, dialogue interreligieux, nominations épiscopales, médiations internationales : rarement un mouvement laïc aura autant pesé sur un pontificat. Dans sa propre présentation officielle, la communauté Sant’Egidio se définit avant tout comme une fraternité chrétienne née dans le sillage du concile Vatican II autour de trois piliers : « la prière, les pauvres et la paix ». Fondée en 1968 à Rome par Andrea Riccardi, elle affirme aujourd’hui être présente dans plus de 70 pays et rassembler des hommes et des femmes de toutes conditions autour de l’écoute de l’Évangile, du service des pauvres et du dialogue entre les peuples.
Le mouvement insiste particulièrement sur son engagement bénévole auprès des personnes marginalisées : migrants, personnes âgées isolées, sans-abri, détenus, enfants des périphéries ou personnes handicapées. La communauté présente également la prière comme le cœur de son identité spirituelle et décrit son action diplomatique comme une conséquence directe de son engagement chrétien en faveur de la paix. Cette image d’« artisan de paix » a longtemps séduit aussi bien les médias que les chancelleries occidentales. Les grandes rencontres interreligieuses inspirées de « l’esprit d’Assise », les médiations africaines ou encore les campagnes humanitaires ont contribué à faire de Sant’Egidio une structure singulière dans le paysage catholique contemporain.Mais derrière cette façade consensuelle, les critiques n’ont jamais totalement disparu.

Sous le pontificat du pape François, la montée en puissance de Sant’Egidio est apparue avec une netteté particulière. Plusieurs figures importantes du nouveau paysage ecclésial italien sont directement issues du mouvement fondé par Andrea Riccardi. Le cas le plus emblématique demeure le cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne. Longtemps proche des réseaux diplomatiques de Sant’Egidio, il est devenu sous François un homme-clé du dispositif romain, notamment dans les tentatives de médiation autour de la guerre en Ukraine. Autour de lui gravitent d’autres personnalités influentes : Vincenzo Paglia, Ambrogio Spreafico ou encore plusieurs prélats récemment nommés dans des diocèses stratégiques.
Le vaticaniste italien Sandro Magister estimait ainsi en 2024 que François « privilégiait de manière démesurée » Sant’Egidio. Pour de nombreux observateurs romains, le mouvement est devenu sous ce pontificat bien davantage qu’une simple communauté catholique : un véritable réseau d’influence ecclésial, diplomatique et intellectuel.
Au-delà de son action caritative, Sant’Egidio représente aussi une certaine vision du catholicisme née dans le sillage de Vatican II : une Église du dialogue, des périphéries et de la médiation, davantage tournée vers la rencontre que vers l’affirmation doctrinale. Le mouvement romain s’est construit autour d’un catholicisme urbain, intellectuel et fortement internationalisé, très présent dans les milieux universitaires, diplomatiques et médiatiques italiens. Cette culture ecclésiale explique sa proximité naturelle avec le pontificat du pape François, lui-même marqué par les thèmes du dialogue, de l’accueil des migrants et de la « culture de la rencontre ».
Pour ses critiques, cette orientation traduit cependant une évolution plus profonde du catholicisme contemporain : le passage progressif d’une Église missionnaire et doctrinale à une Église principalement humanitaire, diplomatique et sociale.
Plusieurs observateurs estiment ainsi que le vocabulaire traditionnel de la conversion, de la vérité ou du salut tend parfois à s’effacer derrière celui de la coexistence, de l’inclusion et de la médiation universelle.
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Une diplomatie religieuse aux résultats contrastés
Depuis les accords du Mozambique en 1992, souvent présentés comme le grand succès diplomatique de Sant’Egidio, la communauté s’est spécialisée dans les médiations internationales, particulièrement en Afrique. Mozambique, Algérie, Burundi, République démocratique du Congo, Centrafrique : les responsables de Sant’Egidio ont progressivement développé une forme de diplomatie parallèle, mêlant réseaux religieux, contacts politiques et négociations discrètes. Mais cette diplomatie fait aujourd’hui l’objet d’interrogations croissantes.
En 2017 , le militant associatif Christophe Courtin évoquait les « zones grises » africaines dans lesquelles Sant’Egidio intervient depuis plusieurs décennies ( article Club Mediapart ) . Il s’interrogeait notamment sur l’efficacité réelle de certaines médiations menées au nom de la paix, lorsque celles-ci débouchent sur des accords rapidement violés ou sur des compromis laissant impunis des responsables de violences. L’auteur rappelait ainsi qu’en Centrafrique, un accord signé à Rome sous l’égide de Sant’Egidio avait été suivi presque immédiatement par une reprise des combats. Il dénonçait également une forme de « diplomatie de proximité » parfois accusée de légitimer des pouvoirs contestés au nom de la stabilité. Ces critiques rejoignent celles de plusieurs analystes africains qui reprochent à certaines médiations internationales de privilégier la gestion immédiate des crises plutôt que le traitement des causes profondes des conflits : corruption, fragmentation ethnique, trafics économiques ou instrumentalisation politique des identités religieuses.
Entre neutralité et ordre établi
Les détracteurs de Sant’Egidio reprochent également au mouvement une certaine ambiguïté politique. Sous couvert de neutralité évangélique et de réconciliation des peuples, la communauté serait parfois conduite à accompagner des équilibres de pouvoir contestés. Dans son analyse, Christophe Courtin évoquait notamment les liens entretenus par Sant’Egidio avec plusieurs régimes africains controversés ou certaines médiations ayant abouti à des compromis jugés favorables aux pouvoirs en place. Cette critique n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’Église. Elle rejoint une interrogation plus ancienne sur le rôle des réseaux catholiques de médiation : la paix recherchée est-elle celle de la justice ou celle de la stabilisation des rapports de force ? Certains observateurs rappellent à ce titre la formule de l’archevêque sud-africain Desmond Tutu : « Choisir la neutralité dans une situation d’injustice, c’est choisir le camp de l’oppresseur. »
Précisons que l’une des grandes forces de Sant’Egidio réside aussi dans sa capacité à maîtriser son image publique. Dans les médias européens, la communauté apparaît souvent comme l’expression la plus consensuelle du catholicisme contemporain : humanitaire, ouverte, modérée, diplomatique et engagée auprès des pauvres. Cette image soigneusement entretenue lui a permis de bénéficier d’une forte bienveillance médiatique pendant de nombreuses années. Les critiques internes, les témoignages d’anciens membres ou les réserves exprimées par certains responsables ecclésiastiques ont longtemps été marginalisés ou très peu relayés dans la presse généraliste. Pour plusieurs observateurs romains, cette maîtrise de la communication explique aussi la place particulière qu’occupe Sant’Egidio dans les cercles intellectuels et journalistiques italiens.
Les interrogations autour de Sant’Egidio ne concernent pas seulement son rôle géopolitique
Dès les années 1980 et 1990, d’anciens membres avaient dénoncé certaines pratiques internes jugées très directives. En 2004, le mensuel Golias publiait un long dossier intitulé « La face cachée de Sant’Egidio », évoquant des accusations de forte emprise communautaire, d’intrusion dans la vie privée des membres et de contrôle des choix affectifs ou professionnels. Le témoignage de Giuliano Fiorese, ancien membre historique de la communauté, décrivait notamment un système d’obéissance spirituelle particulièrement poussé, dans lequel les responsables communautaires exerçaient une influence importante sur les relations personnelles, les mariages ou les choix de vie. Même si ces accusations ont toujours été contestées par les dirigeants de Sant’Egidio, elles continuent d’alimenter une certaine méfiance à l’égard d’un mouvement dont le fonctionnement interne reste relativement opaque.
Dans les derniers mois du pontificat François, plusieurs observateurs romains voyaient dans le cardinal Matteo Zuppi l’un des héritiers possibles de la ligne bergoglienne. Cette hypothèse renforçait mécaniquement le poids de Sant’Egidio dans les équilibres du conclave. Certains prélats craignaient qu’un réseau déjà très implanté dans l’Église italienne ne consolide encore son influence au sommet de l’Église universelle. Des vaticanistes italiens ont même évoqué l’existence d’un véritable « parti romain » gravitant autour de Sant’Egidio, capable d’influencer certaines nominations, orientations pastorales ou équilibres curiaux.
C’est dans ce contexte qu’avait circulé cette formule attribuée au cardinal australien George Pell : « Si Zuppi est élu, le vrai pape sera Andrea Riccardi. » Une phrase révélatrice des inquiétudes suscitées, chez certains cardinaux, par la concentration progressive de réseaux d’influence autour de la communauté. L’élection du pape Léon XIV ouvre désormais une nouvelle période.
Le nouveau Souverain pontife hérite d’une Église profondément marquée par les réseaux et les équilibres du pontificat précédent. Dans ce contexte, la place de Sant’Egidio sera observée avec attention. Léon XIV poursuivra-t-il la politique de proximité entretenue par François avec la communauté romaine ? Ou cherchera-t-il à rééquilibrer les influences au sein du Vatican après plusieurs années de domination de certains courants ecclésiaux ? Pour l’heure, aucune rupture ne semble engagée. Mais dans une Église traversée par les tensions doctrinales, les débats sur la synodalité et les fractures géopolitiques, l’influence réelle de Sant’Egidio continuera sans doute d’être l’un des sujets sensibles du nouveau pontificat. Car derrière l’image d’une simple communauté de prière et de service des pauvres, Sant’Egidio est devenu au fil des décennies un acteur majeur des équilibres ecclésiaux, diplomatiques et idéologiques du catholicisme contemporain.


