Rarement une lettre pastorale aura suscité une réaction aussi vive dans les milieux juifs israéliens. Publié ces dernières semaines, le texte du cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, entendait offrir aux chrétiens de Terre Sainte une réflexion spirituelle sur la foi, l’espérance et la vocation de l’Église au cœur d’une région déchirée par la guerre. Mais cette lettre a provoqué une réponse particulièrement sévère de l’universitaire israélien Sergio Della Pergola, professeur émérite de l’Université hébraïque de Jérusalem et figure reconnue du judaïsme contemporain.
Dans un commentaire publié par le vaticaniste Sandro Magister, Sergio Della Pergola affirme que le cardinal aurait commis une erreur d’appréciation majeure concernant les événements du 7 octobre 2023.Le point de rupture tient en quelques lignes de la lettre pastorale. Le cardinal Pizzaballa écrit :
« Pour les Palestiniens, cela représente l’ultime étape dramatique d’une longue histoire d’humiliations et d’exodes. Pour les Israéliens, en revanche, quelque chose d’inédit : des violences qui ont fait revivre les horreurs survenues en Europe il y a quatre-vingts ans. »
Pour le patriarche latin, il s’agissait manifestement de rappeler que chaque peuple porte sa propre mémoire de souffrance et qu’aucune réconciliation durable ne pourra se construire sans reconnaître les blessures de l’autre. Mais Sergio Della Pergola estime que cette présentation inverse l’ordre des faits. Selon lui, le 7 octobre doit avant tout être compris comme le massacre délibéré de civils israéliens par le Hamas, un événement qui a profondément traumatisé la société israélienne et ravivé chez de nombreux Juifs le souvenir de la Shoah. Dans son commentaire, il écrit : « Pour les Juifs, le 7 octobre constitue une brève réplique de la Shoah à quatre-vingts années de distance de la seule et véritable Shoah. » Et il ajoute :
« Le choix du cardinal ferme la porte à toute possibilité de réflexion ou de dialogue commun futur entre les catholiques et les Juifs sur le 7 octobre. »
Au-delà de cette phrase, Sergio Della Pergola reproche au document de développer une vision très religieuse de Jérusalem tout en laissant largement de côté les réalités politiques concrètes. La lettre évoque abondamment la Jérusalem biblique et la Jérusalem céleste, mais fait peu référence aux institutions politiques qui gouvernent aujourd’hui la région. Pour le professeur israélien, cette absence n’est pas neutre. Selon lui, ignorer largement l’État d’Israël et l’Autorité palestinienne revient à passer sous silence les acteurs qui façonnent quotidiennement la vie des habitants de Terre Sainte.
Cette controverse révèle également une difficulté plus profonde. Depuis la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II en 1965, l’Église catholique a entrepris un immense travail de rapprochement avec le peuple juif. Ce dialogue a permis de surmonter des siècles de méfiance et d’incompréhensions. Cependant, la guerre actuelle ravive des sensibilités extrêmement fortes. Pour une partie du monde juif, toute analyse du conflit qui ne place pas le massacre du 7 octobre au centre de la réflexion risque d’apparaître comme une relativisation de cet événement. À l’inverse, de nombreux responsables chrétiens soulignent la nécessité de ne pas oublier les souffrances des populations civiles palestiniennes, particulièrement à Gaza. Entre ces deux exigences, la ligne de crête demeure étroite.
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Une autre réflexion mérite d’être soulevée. Il est vrai que de nombreux médias catholiques consacrent une attention importante aux violences commises par certains groupes extrémistes de colons israéliens contre des Palestiniens ou contre des institutions chrétiennes. Ces faits existent et doivent être dénoncés sans ambiguïté.Toute violence commise au nom de la religion ou de l’identité nationale constitue une atteinte à la dignité humaine et à la paix. Cependant, il est parfois moins souvent rappelé que plusieurs auteurs de ces agressions ont également fait l’objet de poursuites judiciaires et de condamnations par les autorités israéliennes.
Ainsi, l’affaire largement médiatisée d’un extrémiste ayant agressé une religieuse chrétienne a donné lieu à une procédure judiciaire aboutissant à une peine de prison. De même, dans plusieurs dossiers impliquant des membres des forces de sécurité ou des citoyens israéliens accusés d’abus, des enquêtes et des sanctions ont été prononcées. Rappeler ces condamnations ne minimise en rien la gravité des actes commis. Mais cela permet de distinguer entre les agissements d’individus ou de groupes radicaux et la position officielle des institutions de l’État. Cette distinction est essentielle pour comprendre la complexité de la situation.
L’Église a pour mission d’annoncer l’Évangile, non de prendre parti pour une nation contre une autre. Mais elle ne peut davantage ignorer que certaines paroles sont reçues différemment selon les blessures historiques de ceux qui les entendent. La réaction de Sergio Della Pergola montre combien le 7 octobre demeure, pour une grande partie du monde juif, un événement fondateur dont la portée dépasse largement le cadre d’un épisode supplémentaire du conflit israélo-palestinien. La lettre du cardinal Pizzaballa voulait ouvrir un chemin religieux. La réponse du professeur israélien révèle combien la mémoire, la souffrance et l’histoire continuent de peser sur toute tentative de dialogue.
Et peut-être est-ce là le véritable défi des chrétiens en Terre Sainte : parvenir à regarder simultanément la douleur des Israéliens et celle des Palestiniens, sans jamais sacrifier l’une à l’autre.
Sources : Lettre pastorale du cardinal Pierbattista Pizzaballa, « Ils retournèrent à Jérusalem dans une grande joie » ; commentaire de Sergio Della Pergola publié par Sandro Magister sur Settimo Cielo (19 mai 2026).


