Au terme de son voyage apostolique en Espagne, le pape Léon XIV a choisi de consacrer sa catéchèse de l’audience générale du 17 juin à une réflexion qui dépasse largement le cadre espagnol. Derrière l’évocation des foules rencontrées à Madrid, Barcelone, Montserrat ou aux Canaries, c’est une vision de l’Europe qu’il a voulu proposer, à contre-courant des discours qui présentent souvent le Vieux Continent comme une civilisation en déclin ou détachée de ses racines.
L’un des passages les plus marquants de son intervention concerne précisément l’identité européenne. Évoquant la messe célébrée à la Sagrada Família de Barcelone, il a souligné que « cette rencontre entre l’ancien et le moderne, entre la tradition catholique et la culture contemporaine » lui avait permis de percevoir « de manière vive le caractère propre de l’Europe, sa richesse inestimable, en tant que réalité actuelle, non dépassée ». Cette affirmation mérite d’être relevée. Depuis plusieurs décennies, les institutions européennes elles-mêmes hésitent souvent à reconnaître explicitement l’apport décisif du christianisme à la formation du continent. Léon XIV adopte une approche différente. Sans nostalgie ni repli identitaire, il présente l’héritage chrétien comme un patrimoine vivant, capable d’éclairer les défis du présent.
Le pape précise d’ailleurs immédiatement que cette richesse doit être « préservée avec soin » afin d’être investie dans les grands enjeux contemporains : « la paix, l’écologie intégrale, le développement équitable et durable, le respect de la dignité humaine ». Pour lui, les racines chrétiennes ne sont pas un vestige du passé, mais un levier pour répondre aux questions les plus urgentes du XXIe siècle. Cette lecture s’inscrit dans la continuité de son encyclique Magnifica humanitas, publiée en mai dernier, dans laquelle il mettait déjà en garde contre les risques de déshumanisation liés à l’intelligence artificielle et au transhumanisme.
L’Europe n’est donc pas célébrée pour elle-même, mais pour ce qu’elle peut encore apporter à l’humanité lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation.
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Léon XIV a également livré une analyse sociologique de l’accueil reçu en Espagne. La mobilisation populaire observée tout au long du voyage ne lui paraît pas seulement traduire l’attachement religieux des fidèles. Selon lui, elle révèle aussi « le besoin généralisé de se retrouver unis sur un fondement vrai et profond, qui ne soit ni intéressé ni idéologique ». Dans une société occidentale marquée par la fragmentation culturelle et politique, cette observation prend une résonance particulière. Pour le Saint-Père, seul le Christ peut offrir ce fondement stable capable de répondre à la fois à « la recherche de la vérité » et à « la soif de justice ».
Enfin, l’étape des Canaries lui a permis d’élargir encore sa réflexion. Face au défi migratoire, il a rappelé l’importance du dialogue entre les peuples et de « l’échange des dons » entre les cultures. Ce dialogue, a-t-il insisté, ne conduit pas à l’effacement des identités mais à leur enrichissement mutuel lorsque celles-ci sont fécondées par l’Évangile.À travers ce bilan de son voyage espagnol, Léon XIV a ainsi esquissé une véritable théologie de l’Europe : une Europe consciente de ses racines chrétiennes, ouverte au monde, mais refusant de considérer son héritage spirituel comme une réalité dépassée. Un message qui résonne fortement dans un continent en quête de sens et d’unité.
LÉON XIV
AUDIENCE GÉNÉRALE
Place Saint-Pierre
Mercredi 17 juin 2026]
Catéchèse. Le Voyage apostolique en Espagne
« Chers frères et sœurs, bonjour et bienvenue !
Aujourd’hui, je souhaite vous proposer quelques réflexions sur le voyage apostolique que j’ai effectué la semaine dernière en Espagne, visitant Madrid, Barcelone, l’abbaye de Montserrat et les îles Canaries.
Après un long périple dans quatre pays africains, je me suis cette fois retrouvé plongé dans un pays européen doté d’une ancienne et très riche tradition catholique. Et il est apparu clairement que dans l’Espagne d’aujourd’hui, qui a connu de notables changements sociaux et culturels, le Pape a été accueilli partout avec enthousiasme et ouverture à l’écoute. J’en rends grâce à Dieu et à tout le peuple espagnol, au Roi et aux autorités civiles, aux évêques et aux communautés ecclésiales.
Le peuple de Dieu m’a beaucoup réconforté par la manifestation joyeuse de sa foi et de son affection. À mon tour, j’ai confirmé les fidèles et, comme évêque de Rome, je les ai encouragés à surmonter toute forme de division et d’opposition en cultivant toujours la communion, le dialogue, l’unité dans la diversité. Tel est le service propre au Successeur de Pierre, service qui trouve une expression spécifique dans les voyages apostoliques, chaque fois adaptée aux situations ecclésiales et sociales des pays visités.
En Espagne, j’ai pu constater avec joie à quel point les gens, de tous âges et de toutes conditions, attendaient la visite du Pape : partout, j’ai trouvé des foules venues m’accueillir avec une grande chaleur. Cela n’allait pas de soi, et cela mérite réflexion. Naturellement, cette participation exprime avant tout, comme je le disais, la foi du peuple espagnol ; en même temps, je pense qu’elle manifeste le besoin généralisé de se retrouver unis sur un fondement vrai et profond – qui ne soit ni intéressé ni idéologique. Ce fondement que seul le Christ, en dernière analyse, peut garantir, et que l’Évangile, à travers les « inculturations » nécessaires, peut transmettre dans la vie des peuples. Il le peut parce que son message répond pleinement à ces deux exigences : la recherche de la vérité et la soif de justice.
À Madrid et à Barcelone, nous nous sommes rassemblés dans les grandes cathédrales ainsi que dans des stades ultramodernes. Nous avons prié le Saint Rosaire à l’abbaye de Montserrat. Nous avons célébré la messe à la Sagrada Familia, symbole majestueux, symphonie de pierre et de lumière qui parle à tous du mystère chrétien.
Cette rencontre entre l’ancien et le moderne, entre la tradition catholique et la culture contemporaine, m’a fait percevoir de manière vive le caractère propre de l’Europe, sa richesse inestimable, en tant que réalité actuelle, non dépassée.
Il s’agit d’un patrimoine à préserver avec soin, afin de pouvoir l’investir dans le monde d’aujourd’hui avec ses défis historiques : la paix, l’écologie intégrale, le développement équitable et durable, le respect de la dignité humaine. Ce sont là des défis que le Concile Vatican II avait déjà clairement reconnus et sur lesquels le Magistère qui a suivi est revenu, jusqu’à ma récente encyclique Magnifica humanitas, qui vise à protéger la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle.
J’ai perçu, à travers ces différentes rencontres, le besoin d’entendre dans la voix du Pape l’Évangile de l’espérance pour notre humanité d’aujourd’hui, durement éprouvée par les conséquences négatives d’un modèle de développement trompeur. Ce besoin, qui s’est exprimé à travers les nombreux témoignages que j’ai pu entendre – des témoignages tantôt émouvants, tantôt édifiants –, je l’ai reconnu aussi et surtout sur les visages des petits et des pauvres que j’ai rencontrés : celui de l’enfant qui m’a lu sa lettre à la paroisse ; celui de certaines victimes d’abus, qui demandent à être écoutées ; des détenus qui m’attendaient en prison ; des jeunes pleins d’inquiétude et de projets ; des migrants dans les centres d’accueil des Canaries.
C’est précisément là, aux îles Canaries, dernière étape de notre itinéraire, qu’une clé de lecture globale m’a été offerte. Elle m’a été offerte, d’une part, par la situation géographique même de cet archipel ; et, d’autre part, par la réalité d’une Église locale qui accueille un grand nombre de migrants forcés, provenant surtout d’Afrique. Nous savons que le phénomène migratoire est complexe et qu’il exige des plans d’action cohérents et concertés. Mais cette clé de lecture ouvre une perspective différente et plus large : elle nous fait comprendre comment nous sommes appelés à relire l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui, en échangeant les dons de nos cultures respectives, et en particulier les fruits produits en elles par la fécondité du message du Christ. Et l’un de ces fruits est précisément le dialogue entre les personnes et entre les peuples, la rencontre dans un esprit de fraternité, qui permet de découvrir et d’apprécier mutuellement les valeurs dont l’autre est porteur. Ce chemin n’est pas facile, il exige de la bonne volonté et l’aide de Dieu, mais c’est le chemin qui mène à la civilisation de l’amour.
Chers frères et sœurs, la devise de ce voyage apostolique était “Alzad la mirada”, “Levez les yeux!” (cf. Jn 4, 35). Ce sont les paroles de Jésus, adressées à ses premiers disciples, pour leur apprendre à voir dans les personnes et dans les foules le désir de vie, de vérité, de plénitude. C’est à moi d’abord que le Seigneur répète ces paroles, et par sa grâce, j’en ai fait l’expérience également au cours de ce voyage. Aujourd’hui, je voudrais partager avec vous cette invitation : levons les yeux ! Apprenons de Jésus à regarder notre prochain, les gens, le monde «avec les yeux de Dieu», c’est-à-dire avec amour, respect et compassion.
Enfin, je tiens à remercier tous ceux qui ont prié pour le bon déroulement de ce voyage apostolique, en particulier les communautés de moniales contemplatives, qui, en Espagne, grâce à Dieu, sont très nombreuses. Continuez à prier, afin que, par l’intercession de la Vierge Marie, les graines que j’ai semées portent des fruits abondants. Merci ! »
Source Vatican


