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« Une messe place de la Concorde ? Et puis quoi encore ? »: quand le journal Marianne transforme la laïcité en amnésie égalitariste

Place de la Concorde - Depositphotos
Place de la Concorde - Depositphotos
À force de rechercher un égalitarisme qui voudrait rendre interchangeables toutes les histoires religieuses, certains finissent par nier l’histoire de France elle-même. En dénonçant comme une « défaite de la laïcité » la messe que Léon XIV célébrera le 26 septembre place de la Concorde, Marianne illustre cette confusion entre neutralité de l’État et effacement de quinze siècles d’histoire chrétienne

Réponse à Mégane Chiecchi par Philippe Marie

On les attendait, ces voix qui, au nom de la laïcité, finiraient par s’émouvoir de voir plusieurs centaines de milliers de catholiques assister à une messe célébrée par le pape au cœur de Paris. Marianne vient de prendre la tête de la contestation. Dans une chronique publiée le 25 août sous le titre « Une messe célébrée par le pape place de la Concorde ? Et puis quoi encore ? », Mégane Chiecchi décrit la célébration du 26 septembre comme une « défaite de la laïcité ». Elle annonce que des « incantations religieuses » vont résonner place de la Concorde, s’interroge sur le « privilège » qui serait accordé aux catholiques et finit par qualifier le rassemblement de « Woodstock des bigots ».La provocation est assumée. Mais derrière elle apparaît surtout une conception de la laïcité qui mérite d’être sérieusement discutée.

L’argument juridique est d’abord fragile. Écrire que cette messe aura lieu « malgré la loi de 1905 » suggère que la séparation des Églises et de l’État devrait normalement empêcher une célébration religieuse dans l’espace public. C’est inexact. L’article 1er de la loi du 9 décembre 1905 garantit le libre exercice des cultes. Son article 27 envisage expressément les « cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d’un culte ». Elles peuvent naturellement être réglementées pour des raisons d’ordre public, comme n’importe quel rassemblement de cette ampleur. La laïcité impose la neutralité à l’État. Elle n’impose pas l’invisibilité aux croyants.

Marianne pose alors cette question : « Imagine-t-on la presse française saluer unanimement un meeting du grand imam d’Al-Azhar, du grand rabbin d’Israël ou du patriarche de Moscou en plein Paris ? »

La comparaison peut sembler légitime. Elle repose pourtant sur une confusion entre deux réalités très différentes : l’égalité juridique des religions et leur place respective dans l’histoire nationale. Musulmans, juifs, catholiques, orthodoxes, protestants, croyants d’autres religions et non-croyants disposent évidemment des mêmes libertés fondamentales dans la République. Mais l’égalité des droits ne signifie pas l’égalité des héritages historiques.

Ni l’islam ni le judaïsme n’ont occupé dans la formation historique de la France la place qui est celle du christianisme et, très majoritairement, du catholicisme. Le constater ne constitue ni une hiérarchie entre citoyens ni une appréciation de la valeur des religions. C’est un fait historique.

Pendant plus de quinze siècles, le catholicisme a façonné les paysages, le calendrier, l’architecture, l’art, la littérature, les institutions et les représentations collectives de la France. De Clovis à saint Louis, de Jeanne d’Arc aux cathédrales, des grandes abbayes à Notre-Dame de Paris, des chemins de pèlerinage aux milliers d’églises qui structurent encore nos villes et nos villages, le christianisme appartient à l’ADN historique, culturel et religieux de la France. Prétendre que reconnaître cet héritage romprait l’égalité républicaine revient à confondre égalité et indifférenciation. La République garantit les mêmes droits à tous ; elle n’a jamais exigé que la France réécrive son passé pour donner artificiellement à toutes les traditions religieuses une profondeur historique identique.

La neutralité de l’État contemporain ne commande pas l’amnésie de la nation.

L’autre argument de Marianne repose sur le lieu lui-même. Louis XVI y fut guillotiné et la Révolution y fit couler beaucoup de sang : entendre l’Eucharistie célébrée à cet endroit constituerait presque une offense à l’histoire républicaine. « Si ce n’est pas une insulte, ça y ressemble ! », écrit la journaliste.Mais une insulte à qui ? La place de la Concorde appartient à la France entière. Elle n’est ni la propriété des catholiques ni celle des héritiers de l’anticléricalisme révolutionnaire. On y organise des événements sportifs, culturels et populaires. Pourquoi une célébration religieuse autorisée et pacifique constituerait-elle soudain une menace pour la République ?

Et puisque Marianne convoque Louis XVI, le symbole peut être lu autrement. Qu’un lieu où la Révolution dressa la guillotine accueille, plus de deux siècles plus tard, plusieurs centaines de milliers de personnes réunies pacifiquement autour d’une messe n’a rien d’une revanche politique. On pourrait même y voir un symbole assez conforme au nom que porte désormais cette place : la Concorde.

Reste cette expression. Elle mérite qu’on s’y arrête. Qualifier ainsi des centaines de milliers de personnes qui viendront assister à une messe en dit peut-être davantage sur une certaine relation contemporaine au catholicisme que sur la laïcité elle-même. On imagine difficilement le même vocabulaire employé avec autant de légèreté pour désigner les fidèles d’une autre religion réunis pacifiquement à Paris.

Léon XIV est certes chef d’État. Mais le comparer, comme le fait Marianne, à Donald Trump ou Xi Jinping passe à côté de la nature même de sa présence place de la Concorde. S’il y rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes, ce n’est pas comme souverain temporel de la Cité du Vatican. C’est comme successeur de Pierre et pasteur de l’Église catholique.

Personne n’est obligé d’assister à cette messe. Personne n’est obligé de partager la foi de ceux qui s’y rendront. Et chacun demeure parfaitement libre d’en critiquer le lieu ou l’organisation.Mais la laïcité n’a jamais signifié que la France devait oublier ce qu’elle fut pour être fidèle à ce qu’elle est aujourd’hui.Le 26 septembre, les catholiques réunis place de la Concorde n’occuperont pas la République. Ils exerceront une liberté garantie par elle, dans un pays dont leur foi a profondément contribué à écrire l’histoire. Alors une messe place de la Concorde ? Évidemment. Et puis quoi encore ? Peut-être simplement accepter que la laïcité n’oblige pas la France à avoir honte de son histoire.

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