C’est l’une des grandes figures de la Curie romaine et, depuis plus de quinze ans, l’un des principaux artisans du dialogue œcuménique voulu par l’Église catholique. Le cardinal Kurt Koch,préfet du Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens, est également président de la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, qui relève de ce même dicastère.
Né en Suisse en 1950, théologien de formation, ordonné prêtre en 1982 puis nommé évêque de Bâle par saint Jean-Paul II en 1995, Kurt Koch a consacré une grande partie de sa vie à la question de l’unité chrétienne. Benoît XVI l’appelle à Rome en 2010 pour prendre la tête du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, devenu depuis un dicastère. Quelques mois plus tard, le pape allemand le crée cardinal. Cette mission lui confère une place particulière : le Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens conduit le dialogue de l’Église catholique avec les autres Églises et communautés chrétiennes et entretient également les relations religieuses avec le judaïsme.
Dans cet entretien accordé à Tribune Chrétienne, le cardinal Kurt Koch analyse les défis de l’œcuménisme dans une Europe profondément sécularisée et appelle les chrétiens à retrouver ce qui les unit sans effacer leurs différences doctrinales. Il évoque également les relations avec les Églises orthodoxes et les nouvelles divisions entre chrétiens sur la famille, la sexualité, le genre et la bioéthique. Egalement , responsable au Vatican du dialogue avec le judaïsme, il alerte enfin sur la progression de l’antisémitisme en Europe et rappelle avec force : « On ne peut pas être chrétien et antisémite. » Enfin, à quelques semaines de la venue de Léon XIV en France, il adresse un message aux catholiques français.
Eminence, la France possède une histoire chrétienne particulière, mais les catholiques, les orthodoxes et les protestants vivent aujourd’hui dans une société fortement sécularisée. La sécularisation peut-elle, paradoxalement, encourager les chrétiens à redécouvrir ce qu’ils ont en commun et à témoigner ensemble ?
La sécularisation constitue un défi commun à tous les chrétiens en France. Elle peut donc certainement contribuer à leur faire prendre conscience de ce qu’ils ont en commun et les encourager à rendre ensemble témoignage, afin d’apporter ainsi leur contribution face aux grands défis auxquels la société française est confrontée. Pour retrouver l’unité des chrétiens, la sécularisation peut certainement constituer une occasion importante, mais elle ne saurait en être la véritable raison. Celle-ci ne peut résider que dans l’effort visant à retrouver l’unité dans la foi, c’est-à-dire dans cette foi apostolique qui est transmise et confiée à chaque chrétien lors de son baptême.
Depuis des siècles, la primauté de l’évêque de Rome est considérée comme l’un des principaux obstacles à la pleine communion entre catholiques et chrétiens orthodoxes. Pourtant, vous avez déclaré que la papauté pouvait être de plus en plus considérée non seulement comme un obstacle, mais aussi comme une possibilité pour l’unité des chrétiens. Concrètement, qu’est-ce qui pourrait changer dans l’exercice de la primauté pontificale sans remettre en cause la doctrine catholique sur la primauté du Successeur de Pierre ?
La recherche d’une compréhension œcuménique du ministère du successeur de Pierre doit partir d’un double constat. D’une part, l’Église catholique doit prendre acte du fait que de nombreuses communautés chrétiennes considèrent la question de la papauté comme un obstacle majeur sur le chemin du rétablissement de l’unité des chrétiens. D’autre part, l’Église catholique est convaincue dans la foi que le ministère d’unité du successeur de Pierre est un don précieux de l’Esprit Saint fait à l’Église. Elle ne peut donc le garder pour elle-même, mais a le devoir de proposer également ce don aux autres Églises et communautés ecclésiales.
Il ne saurait être question, ce faisant, de remettre en cause la doctrine catholique sur la primauté du successeur de Pierre. Dans son encyclique sur l’œcuménisme Ut unum sint (1995), le pape Jean-Paul II a invité les autres Églises et communautés chrétiennes à entrer avec lui dans un dialogue sur une manière d’exercer la primauté pontificale qui ne serait plus un facteur de division, mais pourrait être reconnue.
Notre Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens a pour mission de recueillir et d’évaluer les réponses des différentes Églises et communautés ecclésiales à cette invitation. Ce n’est qu’à partir de ce travail qu’il serait ensuite possible d’envisager la manière dont pourrait s’exercer la primauté pontificale. Le résultat devrait alors être présenté au Pape afin de recueillir son point de vue.

À une époque où certaines Églises chrétiennes s’éloignent toujours davantage les unes des autres sur des questions telles que le mariage, la sexualité, le genre et le ministère ordonné, existe-t-il un risque que l’œcuménisme lui-même devienne impossible si les chrétiens ne s’accordent plus sur ce qui constitue la vérité révélée ?
Cette question renvoie à une évolution fondamentale de la situation œcuménique. Autrefois, le mot d’ordre était que la foi divisait tandis que l’action unissait. Aujourd’hui, nous devons presque dire le contraire. Entre-temps, nous avons pu parvenir à des consensus œcuméniques sur de nombreuses questions de foi. Mais de nouvelles tensions et divisions sont apparues dans le domaine éthique, notamment sur les questions du mariage, de la famille, de la sexualité et du genre, d’une part, et sur les questions bioéthiques, notamment celles qui concernent le commencement et la fin de la vie humaine, d’autre part.
Cela signifie que les dialogues œcuméniques doivent également aborder ces questions éthiques et rechercher un consensus. Car si les Églises chrétiennes ne peuvent parler d’une seule voix sur les questions fondamentales concernant l’être humain et la vie en société, la voix chrétienne deviendra toujours plus faible dans les sociétés sécularisées d’Europe, ce qui nuit également à la compréhension œcuménique.
Le Dicastère que vous dirigez est également chargé des relations avec le judaïsme. À une époque où l’antisémitisme constitue de nouveau une grave préoccupation en Europe et où la guerre au Moyen-Orient a engendré de profondes tensions, quelle responsabilité incombe aux chrétiens pour préserver et approfondir le dialogue judéo-chrétien ?
En effet, nous devons constater et déplorer une progression alarmante de l’antisémitisme dans les sociétés européennes. Face à cette situation, la tâche des chrétiens consiste à résister à ces tendances en rappelant que l’on ne peut être à la fois chrétien et antisémite. Les papes l’ont affirmé clairement et à maintes reprises depuis le concile Vatican II.
D’autre part, nous devons également nous préoccuper des chrétiens en Israël et, plus largement, au Moyen-Orient, qui se trouvent dans une situation difficile en raison des conflits armés. Comme l’a souligné le pape Léon XIV, il est nécessaire, « même en ces temps difficiles, marqués par les conflits et les incompréhensions », de « poursuivre avec vigueur le précieux dialogue entre juifs et catholiques ».
Le Saint-Siège a par ailleurs insisté à plusieurs reprises sur le fait que seule une solution à deux États pour les Juifs et les Palestiniens peut apporter la paix au Moyen-Orient. Cette position doit elle aussi être portée et discutée dans le cadre du dialogue judéo-chrétien.
Enfin, quel message souhaiteriez-vous adresser aux catholiques français alors qu’ils se préparent à accueillir le pape Léon XIV ?
J’espère que les catholiques de France prépareront avec soin la visite du Saint-Père, afin qu’elle puisse devenir un événement encourageant permettant un approfondissement de la foi. Cela vaut tout particulièrement au regard des trois grands axes qui caractérisent cette visite pontificale : l’importance de l’éducation, de la science et de la culture lors de la visite à l’UNESCO à Paris ; le renouvellement de la foi et l’approfondissement de la dévotion mariale, associés à une attention particulière portée aux malades à Lourdes ; et la redécouverte des racines chrétiennes de l’Europe au service de la paix et de l’unité, à l’occasion de la commémoration à Metz de Robert Schuman, cette grande figure chrétienne de l’Europe.
Je souhaite à l’Église catholique en France, fille aînée de l’Église, que les rencontres avec le pape Léon XIV, à travers sa parole et les célébrations de la sainte Messe, renforcent les liens de l’Église en France avec le Saint-Père et avec Rome, et suscitent une joie nouvelle d’appartenir à une Église universelle.
Propos recueillis par Philippe Marie


