« Seul le pardon libère et ramène la lumière. » La formule employée ce dimanche par Léon XIV concentre une part essentielle de l’anthropologie chrétienne. Comment une société peut-elle encore vivre lorsque chacun conserve le compte exact de ce que l’autre lui doit, des blessures reçues, des humiliations subies et des fautes commises ? Commentant l’Évangile selon saint Matthieu (18, 21-35), le Pape est parti de la question de Pierre : « Seigneur, si mon frère commet des fautes contre moi, combien de fois devrai-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Pierre pense déjà généreusement. Dans l’Écriture, rappelle Léon XIV, sept exprime la plénitude. Mais le Christ fait éclater cette comptabilité morale : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept. » Le pardon chrétien ne relève donc pas d’un quota de clémence accordé à autrui. Il procède d’une réalité plus profonde : l’homme pardonne parce qu’il est lui-même un être qui a reçu.
C’est tout le sens de la parabole du serviteur impitoyable. Un homme obtient de son maître l’effacement d’une dette immense, puis refuse de remettre une dette infiniment plus petite à son compagnon.
Léon XIV en tire cette affirmation : « Le don et le pardon sont à la base de notre existence. Tout nous est donné par Dieu par pur amour. » La théologie chrétienne du pardon commence ici. Elle ne consiste pas à nier la justice ni à prétendre que le mal n’aurait pas été commis. Elle commence par reconnaître que nul ne se donne à lui-même l’existence, la grâce ou le salut. L’homme est d’abord débiteur avant de devenir créancier.
Cette vérité introduit dans les relations humaines une limite essentielle à la logique de la revendication. Celui qui se sait pardonné ne peut faire de la faute d’autrui son identité définitive. Le christianisme distingue précisément l’homme de son péché : la faute doit pouvoir être nommée, jugée et réparée sans que le coupable soit enfermé pour toujours dans ce qu’il a fait.
C’est également pourquoi le pardon chrétien ne signifie ni l’impunité, ni l’oubli forcé, ni la suppression de la justice.
Une société qui confondrait pardon et absence de sanction deviendrait injuste envers les victimes. Mais une société qui ne connaîtrait plus que la sanction, la dénonciation et la mémoire indéfinie des fautes deviendrait à son tour inhabitable. Léon XIV élargit précisément son propos aux conséquences collectives du refus de pardonner : « Tôt ou tard, dans les cœurs et entre les personnes, naissent des conflits, des accusations, des rancunes, des vengeances qui détruisent les relations, divisent les familles, déclenchent des guerres. » La remarque possède une portée sociologique considérable. Toute communauté humaine vit nécessairement avec l’imperfection de ses membres. Familles, institutions, peuples et nations ne peuvent subsister si toute faute devient imprescriptible dans les consciences et si chaque dette morale appelle une dette nouvelle.
Une société exclusivement organisée autour de la mémoire des offenses finit par transmettre les contentieux d’une génération à l’autre. La victime d’hier peut devenir le justicier d’aujourd’hui ; celui-ci produit à son tour de nouvelles victimes. La vengeance possède ainsi une logique cumulative. Elle ne solde jamais véritablement les comptes : elle les multiplie.
Le pardon introduit au contraire une rupture dans cette mécanique. Non parce qu’il déclare le mal insignifiant, mais parce qu’il refuse de lui accorder le pouvoir de déterminer éternellement l’avenir.
« Seul le pardon libère et ramène la lumière, même là où la pauvreté matérielle et morale de l’homme […] a assombri l’horizon », affirme Léon XIV. Le Pape prend alors l’exemple de saint Pierre. Celui qui avait promis de suivre le Christ jusqu’à la mort l’a renié au moment de la Passion. Pourtant, sur les rives du lac de Tibériade, le Ressuscité ne l’écrase pas sous le rappel de sa trahison. Il lui demande : « Simon […], m’aimes-tu ? », avant de lui redire : « Suis-moi ! »
Cette scène est théologiquement décisive. Le pardon du Christ ne modifie pas le passé de Pierre : son reniement a réellement eu lieu. Mais il empêche son passé de devenir son destin.
C’est même à cet homme pardonné que sera confiée la mission de confirmer ses frères. Le pardon chrétien apparaît alors pour ce qu’il est véritablement : non l’effacement artificiel de la vérité, mais la possibilité offerte à l’homme de ne pas être réduit à sa faute.
À l’issue de l’Angélus, Léon XIV a rappelé le vingt-cinquième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 et prié pour les victimes ainsi que pour ceux « qui continuent de porter les blessures de cette journée tragique ». Le rapprochement éclaire puissamment sa méditation. Vingt-cinq ans après un événement devenu l’un des symboles contemporains de la violence idéologique, le Pape ne demande pas d’oublier le mal. Il rappelle que la paix exige davantage que l’absence momentanée de guerre.
La justice peut contenir le mal et sanctionner le crime. Elle est indispensable. Mais elle ne peut, à elle seule, guérir les mémoires. C’est précisément là que commence la puissance propre du pardon chrétien : empêcher que la faute commise hier ne commande indéfiniment les relations de demain.
PAPE LÉON XIV
ANGÉLUS
Place Saint-Pierre
Dimanche 13 septembre 2026
« Chers frères et sœurs, bon dimanche !
Aujourd’hui, l’Évangile (cf. Mt 18, 21-35) nous parle d’une valeur fondamentale de la vie chrétienne : le pardon. Jésus l’a enseigné et en a témoigné jusqu’à la croix, où il a prié le Père pour ses persécuteurs avec ces paroles que nous connaissons tous : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34).
Dans le passage d’aujourd’hui, Pierre interroge le Maître précisément sur ce thème : « Seigneur, lui demande-t-il, si mon frère commet des fautes contre moi, combien de fois devrai-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » (Mt 18, 21). Ses paroles révèlent un cœur généreux : en effet, dans la Bible, le chiffre sept symbolise la plénitude, et « pardonner sept fois » signifie pardonner avec une grande générosité. La réponse de Jésus va cependant plus loin : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois – affirme-t-il –, mais jusqu’à soixante-dix fois sept » (v. 22), c’est-à-dire au-delà de toute limite, sans mesure.
Et pour mieux clarifier sa pensée, le Sauveur raconte la parabole d’un serviteur qui avait, envers son maître, une dette si grande qu’elle était pratiquement irrécouvrable. Ayant obtenu l’annulation de cette dette par pure miséricorde, il n’avait cependant pas fait preuve de la même clémence envers l’un de ses compagnons, et c’est pour cela qu’il avait été réprimandé et sévèrement puni (vv. 23-30).
Par ces paroles, Jésus nous rappelle que le don et le pardon sont à la base de notre existence. Tout nous est donné par Dieu par pur amour, et aucun d’entre nous ne peut se dire parfait dans sa réponse à tant de bonté. C’est pourquoi la gratuité, qui est la source de notre vie même, est aussi la meilleure règle pour notre vie en communauté. Nous en faisons l’expérience chaque jour. Le pardon est indispensable et, s’il fait défaut, on ne peut vivre en paix : tôt ou tard, dans les cœurs et entre les personnes, naissent des conflits, des accusations, des rancunes, des vengeances qui détruisent les relations, divisent les familles, déclenchent des guerres.
Seul le pardon libère et ramène la lumière, même là où la pauvreté matérielle et morale de l’homme, l’espace d’un instant, a assombri l’horizon et rendu le chemin incertain. Le pardon, tel un vent bienfaisant, dissipe même les nuages les plus épais, jusqu’à faire réapparaître le soleil. Saint Pierre lui-même en a fait l’expérience à plusieurs reprises au cours de sa vie ; notamment lorsque, après avoir renié et abandonné Jésus pendant la Passion, il le rencontra ressuscité, au bord du lac, et qu’il entendit cette seule question : « Simon […], m’aimes-tu ? » (Jn 21, 15), accompagnée d’une invitation : « Suis-moi ! » (v. 19). Tout comme au début, le jour de leur première rencontre, comme si rien ne s’était passé. Et cette charité, qui oublie et guérit, marquera pour le premier des Apôtres la confirmation de sa mission.
Demandons donc à la Vierge Marie, Mère de Miséricorde, de nous aider à pardonner, toujours, même lorsqu’il est difficile de faire le premier pas, et à répandre, avec courage et constance, la lumière sereine et apaisante de l’amour qui triomphe de la haine et désarme toute rancœur.
À l’issue de l’Angélus
Chers frères et sœurs !
Il y a deux jours, nous avons commémoré le vingt-cinquième anniversaire des attentats terroristes du 11 septembre aux États-Unis d’Amérique. Je renouvelle mes prières pour ceux qui ont perdu la vie et pour ceux qui continuent de porter les blessures de cette journée tragique. À une époque où les conflits et la violence affectent tant de nos frères et sœurs, j’invite chacun à prier pour que le Seigneur accorde au monde son don de la paix.
Le souvenir de ce tragique événement survenu il y a vingt-cinq ans nous pousse à renouveler notre engagement en faveur de la paix, avant tout par la prière, que nous confions à l’intercession de la Vierge Marie.
Et maintenant, je vous salue tous avec affection, Romains et pèlerins !
Je souhaite la bienvenue aux groupes venus de São Paulo, au Brésil, ainsi qu’à ceux de divers autres pays.
Je salue les membres de l’Association religieuse Jesus Nazareno Cautivo résidant à Rome, le groupe de l’Oratoire salésien de Chieri, les fidèles de Dolianova, en Sardaigne, et les pèlerins venus d’Assise par la Voie de saint François.
Je salue la « Famille de Belluno » avec l’école d’Erechim, au Brésil ; ainsi que les motards rassemblés pour manifester en faveur de la paix et de la vie.
Je vous souhaite à tous un bon dimanche. »
Source Vatican


